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Les gens ne savent plus...

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Gersande Larcher

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« Les gens ne savent plus... »

Voilà comment ses phrases commençaient le plus souvent, à la vieille. Au début je l’écoutais, en hochant la tête, assentiment muet à ce que je ne daignais écouter. Elle parlait pendant des heures, infatigable, intarissable de mots, d’idées, de souvenirs. C’était étourdissant, votre cervelle se retrouvait à se débattre comme une oie gavée, impuissante, puis vous finissiez par accepter ce flot continu, et votre conscience s’endormait. Pour finir vous n’étiez plus capable que de hocher la tête, à la manière de ses ridicules cabots qu’on glisse sur la plage arrière des voitures.

J’entendais sans écouter, le regard vague, perdu sur la blondeur des champs au soleil. Au loin, la lisière des pins dessinaient les reliefs des collines qui s’étendaient bien loin jusqu’au sud. Les stridulations des criquets s’élevaient des carrés de tournesols du jardin et des herbes hautes qui bordaient le chemin de la maison. Et la vieille était comme eux, à babiller dans la chaleur accablante, tandis que moi, j’attendais, prisonnier intemporel de ce paysage.

– Jacob, tu ne m’écoutes pas !

J’en sursautais presque quand elle prononça mon prénom. J’avais fini par croire, bêtement, qu’elle m’avait oublié, qu’elle s’était oubliée, mais il n’en était rien. Ses yeux gris, sous leurs lourdes paupières ridées, étaient tournés vers moi.

– Grand-mère, je suis désolé. J’étais perdu dans mes pensées.
Elle me tendit la main, depuis la chaise en osier où elle s’était installée, bien à l’abri sous l’avancée en bois de la maison. Je tendis une main pour attraper la sienne, intrigué car elle m’interpellait rarement durant ses longs monologues.

– Les gens ne savent plus écouter, mon petit. Parce qu’ils pensent tout savoir. Ils pensent leurs ainés séniles où trop sérieux et...
– Je ne te crois pas sénile, grand-mère ! Protestais-je faiblement.
– Bien sûr que si. Tous les vieux paraissent séniles. Ne crois-tu pas que je vois l’ennui sur ton visage ? Je suis là, à me mourir lentement tandis que tu as l’impression de perdre ton temps. Et je parle pour combler ce vide qui m’écrase le cœur, tu comprends ?
Je baisse la tête, honteux.
– Jacob, cela fait des jours que je parle dans l’espoir de t’entendre dire quelque chose. Mais tu ne fais rien. Tu te tais, alors moi je bavarde seule, comme une pie stupide ! Quand vas-tu me poser ces questions, mon petit ? Veux-tu seulement me les poser ? La vie est courte, et bientôt je ne serais plus qu’un tas de poussières au bout de ce champ. Les gens d’aujourd’hui ne savent plus parler aux autres. Ils ont peur des vieux, surtout des vieux qui sont seuls. Je te fais peur, gamin ?
– Non ! Voyons !
– Alors pourquoi ne me parles-tu pas ?
– J’ai peur de ta réponse.
– Les gens d’aujourd’hui ont peur de tout.
Sa main se serre sur la mienne. Je prends mon souffle avant de poser la question qui m’oppresse, encore plus que le silence bruyant de cette campagne étouffante.

– Grand-mère... Où est-il ?
La vieille cligne des yeux, je ne sais pas si c’est de la tristesse ou de la reconnaissance pour avoir posé cette question que je lis dans ces yeux. Sa main toujours dans la mienne, elle lève ses yeux vers le ciel.
– Il est mort, mon petit.
Je hoche la tête en silence. Pourtant cette fois-ci je l’ai écoutée avec attention.
– Est-ce toi qui l’a...
– Oui.
Sa voix tremble.
– Il est dans les bois, j’ai marqué le tronc d’un grand A et j’ai noué un ruban rouge à une branche.

Je reste muet. Je me sens triste et soulagé à la fois. Tout est fini. Enfin. Ici, tout parait si tranquille. Les gens ne voient que la blondeur des champs de blés, et l’éclat des magnifiques tournesols. Grand-mère a raison, les gens ne savent plus. Ils ne savent plus percer les apparences, ils ne savent pas voir la terre sèche, malmenée, qui se craquèle sous les blés, ils ne savent pas voir les serpents cachés dans l’ombre des pins, ils ne savent pas voir, la meurtrière et la sauveuse qui se cache derrière cette vieille dame, tranquillement assise sur le perron.

– C’est fini. Nous sommes libres, Jacob.
Une brise tiède agite les cheveux gris qui dépassent de son chignon et de son chapeau de paille. Elle sourit.
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