Les gens de la voiture

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Je suis née au siècle dernier, quelques mois après que Tchernobyl a fait boum. Mais je ne brille pas dans le noir. Je rêve de détruire le monde. Mais il ne se laisse pas faire. Du coup  [+]

Image de Été 2020

La nuit est en train de tomber dehors. Vadim guette à la fenêtre, sa mère ne devrait pas tarder à rentrer du travail. Le dîner est prêt : une casserole de kacha qui attend au chaud sous un oreiller.

Un peu plus tôt, il y a eu un orage et tout le chemin devant la maison s’est transformé en boue. Vadim regarde les gens passer, tenter d’éviter les plus grosses flaques. Et enfin, sa mère apparait au coin de l’immeuble, elle lève la tête, lui fait un signe de la main. Il ne sait pas pourquoi, mais il sent du soulagement en la voyant.

Et puis, la soirée passe, tranquille. Par le vasistas ouvert rentre l’air frais, encore humide de pluie. Vadim lui raconte sa journée, évite quelques détails. Elle l’écoute avec ce demi-sourire sur les lèvres en sirotant une tasse de thé au citron. Elle l’écoute, elle ne parle pas beaucoup. Elle n’a jamais été très bavarde.

Comme ils se préparent à aller se coucher, un bruit leur parvient depuis l’extérieur. Un crissement de pneus dans la boue du chemin.

Sa mère lui glisse un rapide regard, éteint la lumière du séjour. Elle a la mâchoire crispée comme elle lui fait signe de ne pas faire de bruit. Il vient la rejoindre sur le canapé, sent son bras autour de ses épaules. Elle serre trop fort, il sent qu’elle est nerveuse.

Et puis, il les entend. Les portières qui claquent en bas, des gens qui descendent de la voiture qui s’est arrêtée devant leur entrée d’immeuble. Ils ne discutent pas entre eux. Ils ne discutent jamais entre eux.

La porte d’entrée, elle vient de grincer, claquer. Maintenant, on entend leur pas dans l’escalier. Ils approchent, marche après marche. Ils approchent et Vadim se demande si ce soir, c’est à leur porte qu’ils viendront frapper.

Il ne bouge pas, il ose à peine respirer.

Les pas approchent. Ils vivent au troisième étage, il leur faudra sans doute un moment pour arriver jusqu’à eux. Les pas approchent avec une lenteur insupportable.

Et puis, ils passent. Ils continuent vers l’étage du dessus. Ils continuent vers un autre appartement et Vadim a honte du soulagement qu’il ressent.

Il les entend frapper à une porte, fort, beaucoup trop fort. Il entend les verrous cliqueter, la porte s’ouvrir. Les voix sont étouffées, mais elles sont là, sèches. Et puis, ils redescendent, mais ils sont plus nombreux. Une personne les a rejoints.

Le moteur démarre, les pneus patinent dans la boue, le silence retombe.

Vadim inspire. Il inspire et il tourne enfin la tête vers sa mère. Elle reste là, sans bouger. Elle reste là à écouter la nuit, à attendre que le bruit disparaisse définitivement.

Elle ne l’a pas lâché. Ses doigts sont tellement crispés sur son épaule qu’il a mal. Mais il ne dit rien. Il ne dit rien parce qu’il est soulagé qu’elle soit toujours là, que les gens de la voiture ne soient pas venus frapper à leur porte.

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Svetlana Kirilina  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à tous pour vos lectures et vos commentaires ! :)
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Gilles Pascual · il y a
Brrrrr... !
Et je pèse mes mots.

:)

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Mathieu Kissa · il y a
C'est un très beau texte qui nous fait ressentir l'angoisse permanente que trop de gens dans le monde ont connu, connaissent encore sans doute. Bravo !
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Ombrage lafanelle · il y a
Je trouve que votre écriture est tellement agréable à lire qu'on aimerait que ça ne s'arrête jamais, que derrière le point final il se cache autre chose...
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Zou zou · il y a
La dictature ne passera pas !
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jc jr · il y a
Une ambiance de derrière le rideau de fer,il n'y a pas si longtemps. C'est une expérience particulière de croiser une population, qui respire la peur. On a un peu l'impression d'un condamné, qui attend son heure. Très réaliste. JC
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Bouthaina Bouthbouth · il y a
Merci pour cette belle histoire très emotionelle 👏🌺
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Joan E. · il y a
Une nuit de plus... jusqu'à quand ?
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Joëlle Brethes · il y a
J'ai la gorge serrée en songeant aux rafles relativement récentes (je pense aux Juifs de 39/45) ou se perpétuant un peu partout à toutes les époques à travers le monde pour des motifs aussi variables que révoltants...
La tension et l'angoisse sont palpables et on ressent le même sentiment de soulagement "égoïste" et de honte que ressentent les protagonistes...

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