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Les gazelles

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Thierry Covolo

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503 voix

FINALISTE
Sélection Jury

Les filles, c'est des gazelles.
Gracieuse et fragiles. Vives. Élancées et souples. Leurs jambes, longues et fines. Leurs yeux immenses qui t’appellent d'un battement de cils. Un regard et tu es foutu. Rien que tu puisses faire pour résister.
D'accord, toutes les filles ne sont pas des gazelles. Faut être honnête, y a aussi des hippopotames et des guenons. Mais une fille qui n'est pas une gazelle est-elle vraiment une fille ? Je veux dire, si elle n'est pas faite pour plaire à l'homme, qu’est-ce qu’elle fout sur cette planète ?
Quand je vois une gazelle, c’est comme si je me prenais un seau de flotte glacée. Ça réveille ce truc tapi en moi, tout au fond. L’animal. Je vois une gazelle et je suis à nouveau moi. Le vrai moi. Un guépard. Pas cette loque policée, châtrée, qui pointe au boulot et regarde ses pieds dans le métro. Mais un puissant chasseur. Racé. Des nerfs et des muscles. Affûté. Plus rapide que tout ce qu'on pourrait imaginer. Impitoyable, aussi. Un chasseur ne connaît pas la pitié. Je suis une machine à choper les gazelles.
Le meilleur moment, pour ça, c’est la nuit. Quand le ciel est tout noir et les rues presque vides. Quand le monde se partage entre les proies et les chasseurs. Je rode à la recherche d’un troupeau. Je le suis à distance. Sans me faire repérer. Être patient. Attendre la bonne occasion. Ça aiguise mon appétit. Puis j'en isole une, la coince et la croque. Ça ne prend pas bien longtemps. Je surgis, je frappe et je disparais. Un souffle. Un coup de griffe. Personne ne peut rien contre moi.

Là, devant moi, elles sont trois. Elles marchent dans les lumières de la ville. Elles suivent le chemin tracé par les réverbères et les vitrines. Ça doit les rassurer. C'est stupide. On ne voit qu’elles dans la lumière électrique. Buffet gratuit ! Voilà ce qu’elles disent aux prédateurs. Servez-vous ! Voyez comme on est belles, imaginez le festin que vous allez faire. Leurs vêtements, moulants ou fluides, ne cachent rien de leurs corps. Ossature délicate. Attaches fines. Chair ferme. Courbes et creux. Elles sont jeunes. Elles ont bu. Elles parlent fort. Elles rient. Vingt minutes que je les traque. Elles ne soupçonnent pas ma présence. Je suis l'ombre. Le silence.
C'est alors que ça se produit. Elles s'arrêtent à un croisement de rues. Elles s'étreignent. L'une d'elles va se séparer des autres. Elles rient une dernière fois. Puis elle quitte le troupeau. Sa jupe courte et ses jambes gainées. Mon cœur s'accélère. L'instinct. Mes sens tendus vers elle. Tous. Conscience aiguë de son corps et du mien, promis l’un à l’autre. Elle s'éloigne. Les autres la suivent du regard. Elle se retourne, glousse, leur fait un signe. Un dernier. Les autres se remettent en marche. J'attends un peu puis je prends la piste.
Plus de rire. Son pas rapide, maintenant. Clac clac. Je m'approche, juste un peu. Qu'elle sente ma présence. Un passant inoffensif ? Un type qui tout comme elle rentre chez lui, crevé ? Peut-être. Mais peut-être pas. Elle accélère. Moi aussi. Mon pas calé sur le sien. Pas normal. Elle le sait. Signe de danger. Elle le sent. Elle devrait courir, mais elle est civilisée, bien dressée, alors non. Seuls les fous se mettent à courir, sans raison, pas vrai ? Soudain, je la dépasse et lui bloque le chemin. Je la fixe et lui souris. Voilà, maintenant toutes les cartes sont sur la table. Elle est une gazelle, je suis un guépard. C'est clair pour tout le monde. Une histoire vieille comme le monde dont la fin est jouée d'avance. Mais la vie, l'espoir... Alors elle ne se résigne pas. Parfait. Elle s'élance vers l'ombre. Là où tout peut arriver. Se noie dans la pénombre. Là où la ville s’efface devant la jungle. Elle court au hasard. Le hasard fait rarement bien les choses. Elle se tord les chevilles, s'engouffre dans une impasse. Un mur devant elle et moi derrière. Je m’approche, tranquille. Presque pas de lumière, ici. Elle et moi sommes des ombres. La projection de nos fantasmes, de nos terreurs.
— Au secours ! crie-t-elle.
— T’as de la voix, répliqué-je, mais te fatigue pas. Ils dorment. Et ceux que tu réveilleras bougeront pas. Ils se diront que c'est des jeunes qui foutent leur bordel. Une télé trop forte. Un chat amoureux. N'importe quelle connerie qui leur permette de se rendormir.
— Au secours ! crie-t-elle à nouveau, plus fort cette fois.
J'entends sa respiration. Rapide. Sifflante. Je sens l'odeur piquante de sa sueur. Mêlée à son parfum. Frêle et tendre gazelle, arrive le moment pour lequel tu as vécu toute ta vie. Ce pour quoi tu raffermis tes chairs dans des clubs de sport, étales sur ta peau de crèmes hors de prix, traques le moindre poil disgracieux.
— Au secours ! gémit-elle. Puis, suppliante, elle ajoute : Je vous en prie.
— Rends-toi service, je lui réponds. Soumets-toi. Rien t'oblige à te faire amocher. Vois le bon côté des choses. Tu pourrais y prendre du plaisir.
Je tends la main vers elle.
Une douleur fulgurante me coupe en deux. Le bas de mon dos. Souffle coupé. Puis une autre, près de mon épaule.
Je me retourne. Les deux autres gazelles. Elles m'ont planté. Je pense à leurs cornes. Mais non. Elles ont des griffes. L'une d'elle tient un couteau. La lame chope toute la lumière. Laiteuse, blafarde. Maculée. Je passe la main dans mon dos. Le sang imprègne le tissu. Ça coule salement. Le couteau plonge à nouveau. Mon ventre, cette fois. La douleur est indicible. Je me mords la langue. La lame fouille en moi. Quelles gazelles font ce genre de choses ? Comme j'essaie de les frapper, celle derrière moi me ceinture. Je sens son souffle sur ma nuque. Brûlant. Et comme la lame pénètre à nouveau, son ricanement dans mon oreille. Les autres se marrent avec elles. On entend que ça. Crécelle stridente. Aiguilles incandescentes plantées dans mes tympans. Maintenant je comprends. Elles se marrent ! L’horrible grimace de leur face. Leurs babines retroussées, leurs crocs acérés. Je me suis trompé. Ce ne sont pas des gazelles. Je suis tombé sur des hyènes.

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Marie · il y a
J’avais aimé en son temps ce texte. J’aime toujours.
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Thierry Covolo · il y a
Merci Marie,
Mais que se passe-t-il, pourquoi se texte retrouve-t-il une seconde vie 3 mois après son passage par une finale ?
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Marie · il y a
Quelqu’un je pense en a parlé dans le forum à propos de ta dernière publication.
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Thierry Covolo · il y a
Je ne savais pas pour le forum, je vais voir ça
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Mamounette · il y a
Ben,moi aussi j'ai raté ce texte et c'est bien dommage... Excellent !
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Christian Pluche · il y a
Bonsoir Thierry,
J'étais passé à côté, dommage... pour moi !

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Thierry Covolo · il y a
Merci Christian, il faut dire qu’avec tout ce qui est mis en ligne chaque jour sur Short on ne peut que rater des textes
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Jose · il y a
La ville est pleine de drôles de zèbres ! Heureusement veillent les hyènes. Merci pour cette chasse urbaine qui finit gorement bien.
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Thierry Covolo · il y a
Merci Jose d’avoir aimé cette fable de l’arroseur arrosé version sanglante :)
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Tranquillou974 · il y a
Bonjour Thierry,
Mon soutien, hélas trop tardif. Désolée. Vraiment.
J'ai beaucoup aimé votre humour décapant et le rythme haletant de votre nouvelle.
Ce qui est vraiment génial (et c'est une gazelle qui vous parle), c'est qu'il n'y a aucune misogynie dans votre récit.
Grâce à votre ton décalé et votre sens de l'autodérision, sans nul doute.
La chute est remarquable. Bravo !
Dans l'esprit de partage inhérent à ce site, puis-je vous inviter à découvrir "Inappétences" ?
Excellente continuation et à bientôt je l'espère,
Tranquillou974

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Thierry Covolo · il y a
Merci pour ces quelques mots, heureux que vous ayez été sensible à cette histoire.
Si vous souhaitez être lue, le mieux est de coller le lien de votre texte. Tout ce qui est à plus d’un clic est en effet rarement lu sur internet.
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Tranquillou974 · il y a
Commentaire et soutien plus que mérités, Thierry.
je vais suivre votre conseil de ce pas : juste le temps de copier le lien et je reviens vers vous,
Tranquillou974

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Tranquillou974 · il y a
Voilà, c'est fait, Thierry :))
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/inappetences
A bientôt je l'espère,
Tranquillou974

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Zurglub · il y a
Excellent ! On ne s'attend pas à cette chute, c'est bien mené et très bien écrit (ce qui ne me surprend pas... il m'arrive de vous lire par ailleurs !)
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Thierry Covolo · il y a
Merci, ça fait plaisir d’avoir des lecteurs fidèles !
Mon premier recueil sort le 10 avril, l’occasion d’encore plus de lectures :)
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Marie Amina B · il y a
Et vlan, encore quelques griffes pour vous achever...Non, je veux dire quelques votes pour vous faire avancer. A l'avenir, méfiez vous des apparences..
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Thierry Covolo · il y a
Merci d’être revenue sur les lieux du crime !
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Dominique Alzerat · il y a
J'ajoute votre guépard à mes héros favoris : Dexter, Frank Underwood, Tony Soprano.
J'adore !

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Thierry Covolo · il y a
Merci Dominique. J'ai un faible pour Tony Soprano dans la liste que vous citez.
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Bernard Boutin · il y a
Tel l'arroseur arrosé, le chasseur devenu proie !
Un récit haletant que je suis content d'avoir découvert à la faveur de cette finale !
Bravo Thierry !

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Thierry Covolo · il y a
Merci Bernard, heureux que la finale vous ait amené à mon texte
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Bernard Boutin · il y a
Merci pour les liens Thierry !
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Alain Chenoz · il y a
Dans la pénombre de la jungle urbaine, même un chasseur expérimenté peut se tromper.
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Thierry Covolo · il y a
Si seulement cela pouvait amener certains à rester terrés dans leur tanière...
Merci
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