2
min

Les gauloises bleues d'Émile

Image de FKI

FKI

12 lectures

1

À dix ans nous avons les meilleurs amis du monde.
C’était le cas de Théo avec son vieux pote Emile. Entre le gamin et le retraité de 65 ans était née une complicité intergénérationnelle modèle. Pendant l’été, faute d’aller vacances, c’était dans le jardin d’Emile ou dans son atelier qu’ils se retrouvaient. L’un posait sans arrêt des questions gigognes, l’autre n’avait pas toujours les réponses. Mais le premier ne s’en plaignait jamais et le second était fier de transmettre.
À eux deux ils auraient très bien pu inspirer un peintre impressionniste dans leur décor fait de bric et de broc. Le petit n’avait qu’à franchir la haie qui séparait leurs maisons pour se retrouver dans le grand jardin négligé du sexagénaire. Emile, on le trouvait souvent assis sur sa chaise en raphia occupé à rembobiner ses fils de pêche autour d’une planchette de liège ou à tailler des tiges de roseaux avec son Opinel. On avait l’impression qu’il était immuable dans son bleu de chauffe et sa chemise à carreaux, son béret noir élimé à bords ronds et sa cigarette perpétuellement accrochée à sa bouche. Ancien ouvrier chez Renault, il savait tout faire de ses mains. Et Théo lui devait toute sa science pour les métiers manuels. Dès qu’il avait un pépin avec son vélo, il savait où aller. Emile lui avait appris à remonter la chaîne quand elle avait déraillé, à la graisser avec sa burette cabossée, à réparer une roue crevée, à redresser le guidon...
Un jour, alors que le gamin s’amusait à biner autour des haricots sous un soleil d’été aveuglant, Emile lui demanda s’il savait faire du feu avec une loupe et lui agita l’objet sous le nez. Avec une loupe ? Devant l’étonnement du garçon, l’ancien ramassa une feuille morte du vieil eucalyptus qui leur faisait de l’ombre au fond du jardin et l’invita à observer avec attention. Il dirigea la loupe vers le soleil et fit en sorte que la lumière réfractée en un mince rayon vint frapper la feuille. Aussitôt celle-ci se mit à fumer et s’enflamma devant les yeux écarquillés du garçon. Cependant, plus que la fumée dégagée par la feuille brulée, celle qui fascinait le plus Théo c’était celle de la cigarette qu’Emile pinçait entre ses lèvres et qui lui piquait les yeux au point de provoquer chez lui une grimace à la Popeye.
Que se passe-t-il dans la tête d’un gamin de dix ans quand il prend conscience des choses qui lui sont interdites en raison de son âge mais qui le troublent au point d’avoir hâte de grandir pour y avoir droit ?
Ce paquet bleu posé sur l’établi le tentait depuis un temps déjà. Gauloises bout filtre, avait-il lu. Il avait remarqué qu’Emile coupait ce bout filtre à chaque fois qu’il en tirait une. Et quand il l’a mettait entre ses lèvres il y avait toujours un brin de tabac qui lui collait sur la langue et qu’il recrachait par de petits « pfff pfff ». Profitant d’un moment d’absence de son ami il avait osé sortir une cigarette du paquet et l’avait humée longuement. Ce moment d’ivresse furtif, il le garda pour lui comme un secret volé.
Quand Théo dut quitter le village pour intégrer l’internat, les liens entre les deux amis s’étaient distendus petit à petit. Un événement inattendu, le déménagement de la famille de Théo en province, avait fini par accélérer les choses. Dès lors, les liens furent définitivement rompus entre les deux comparses, à l’exception d’une carte que Théo envoya dans les premières semaines après son départ.

Quand Théo revint en pèlerinage sur les lieux de son enfance après plusieurs années d’absence, il apprit par les nouveaux occupants de sa maison natale la mort de son vieil ami.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Chloé Goupille
Chloé Goupille · il y a
Une bien belle amitié mais beaucoup trop courte
·