Les gauloises bleues

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Comédienne chanteuse et metteur en scène, je suis née en 1954 à Montluçon dans l'Allier. J'ai toujours écrit des textes, fait des adaptations pour le théâtre d'abord pour mes frères, copains  [+]

Image de Été 2014
Extérieur jour. L'esplanade de la montée de la Grande Côte. Neuf heures à l'horloge, sept heures au soleil. Plus l'aube. Pas tout à fait le jour. Plan du bas de la rue Lemot vers la rue bon Pasteur. Au croisement vers le haut, rue des Pierres plantées à droite, à gauche l'Esplanade blanche de soleil et la descente vers les ruelles sombres de part et d'autre de cette trachée artère du cœur des pentes ; plan sur la descente des escaliers ; zoom arrière sur l'Esplanade. Le fils du patron installe les tables en bâillant. Travelling vers la vitrine du bar : deux tables sur le trottoir. Gros plan sur la main d'une femme.
Flo déguste un « expresso/croissant ».
Un pigeon mendiant se pose sur le rebord du trottoir. Soudain un torrent d'eau déferle dans le caniveau : le pigeon outragé s'envole. A une vingtaine de mètres en contrebas de la rue, un employé municipal fait un signe d'excuse. Flo lui répond d'un geste de la main. Son regard est attiré par un truc qui flotte sur les pavés inégaux du caniveau.
Comme un clin d'œil à l'enfance, un petit « bateau » vogue vaillamment sur les ondes de ce petit ruisseau improvisé. Un papier chiffonné dont la couleur n'offre aucun doute. Un bleu comparable à nul autre bleu : le bleu gauloise... Comme s'il était conscient de sa célébrité et de son pouvoir, le fragment de papier s'arrête, insolent, devant elle, bloqué par l'aspérité d'un pavé. Les rouages du temps se mettent en route dans la mémoire de Flo.
Ses dix-sept ans. L'âge où l'avenir est tracé de lignes imprécises, entrecroisées comme celles d'un vitrail qu'elle remplissait de couleurs vives. L'Ecole Normale, l'E.N. comme on disait, l'autre ENA - le « A » encerclé d'un rond provocateur sur les classeurs de Flo. Et les dimanches à l'internat que la classe de première permettait de vivre sans la pression du « Bac » encore lointain. Les modestes ressources de ses parents ne lui permettaient pas de rentrer toutes les fins de semaine.
Elles n'étaient qu'une poignée de filles à rester dans l'enceinte, se réduisant le plus souvent à une paire ; Myriam la pionne les laissait tranquilles, occupée par son mémoire, ne les voyant qu'aux repas.
La paire, c'était Flo et Annie. Dans la journée, s'il faisait beau, elles allaient en ville mais rentraient très vite, les vitrines ne leur offrant que des interdits pour leur porte-monnaie. Comme un havre de protection dans ce grand bâtiment vide, elle se retrouvaient dans leur salle de classe pour discuter de tout et de rien. Le rien, c'était les contrepèteries dont Annie raffolait. Le tout, c'était refaire le monde. « On est trop sérieuses quand on a dix-sept ans ! » riait Flo.
Le fragment bleu se déplie sous l'effet de l'eau et le casque gaulois apparaît. Flo sourit, a un élan pour arrêter la course de cet esquif à souvenirs. Il s'arrête un peu plus loin bloqué cette fois par une lézarde du trottoir. Flo est soulagée.
Elle revoit Annie extrayant son paquet de gauloises de la poche comprimée de son jean – sa « gaine des temps modernes » – secouant sa tête brune aux cheveux très courts, la regardant par dessus ses lunettes avec un sourire désarmant qui adoucissait ses propos de Passionaria. La politique et ses bouffons comme elle disait déjà ; en fille de parents émigrés espagnols et syndiqués, elle avait choisi les anarchistes comme compagnons et le drapeau noir comme emblème. Et s'était fait un point d'honneur à faire l'éducation de Flo avec des analyses passionnées pour structurer une pensée réactive trop émotionnelle, trop instinctive dans laquelle Flo se noyait souvent. L'analyse psycho-poétique assaillait l'analyse dialectique en un duel sans concession.
Quand Flo se cabrait devant les conclusions péremptoires de sa compagne d'internat, Annie allumait une gauloise, lui en offrait une et les volutes enveloppaient la naissance d'une amitié. Annie était convaincue que la véritable révolution passait par une éducation des générations futures. Flo était persuadée que l'ignorance était la porte ouverte à toutes les dictatures. Che Guevara et Gandhi se retrouvaient en table ronde par le seul pouvoir de leur imagination et de leurs convictions.
La fumée bleutée des gauloises courbes scellait leur accord en tamisant la violence des néons de la salle de classe et les aveuglements d'un monde qu'elles voulaient changer.
« Tu peux être fier de toi ! » Flo sourit au petit rectangle bleu qui, poussé par une vaguelette, reprit sa course vers l'inéluctable. Elle courut le long du trottoir, se pencha...
« T'as perdu ton portable dans l'égout, madame ? ». Fin de séquence.

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Bouclette · il y a
refaire le monde dans un coin vide pas mal
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Bouclette · il y a
du désir de changer le monde, de la poésie, de la tendresse et une écriture musicale.
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Isabelle Lambin · il y a
Une jolie plume, un soupçon de poésie et des envies de réécrire le monde dans les réminiscences du passé. Je vote.

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