Les Fantômes de la patinoire

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Elle avait dû traverser à pied au petit jour la ville ensevelie sous la neige, la boîte l'ayant prévenue la veille qu'elle devait remplacer une collègue dont on était sans nouvelles depuis une semaine.
Elle tourna la clé dans la serrure de la porte de service et eut à peine le temps de se reculer quand le battant s'ouvrit en grand vers l'extérieur, comme repoussé par une haleine glaciale. Elle pensa à un courant d'air, ramassa son matériel, et suivant les consignes bascula le gros interrupteur à sa gauche en entrant. Les projecteurs s'allumèrent en cascade révélant l'immensité du hall. La patinoire n'avait pas rouvert depuis le drame et sous la coupole métallique la piste déserte semblait figée dans le temps. La porte refermée derrière elle, et malgré ses vêtements chauds, un froid intense la saisit comme dans une gigantesque armoire frigorifique, de celles où on voit suspendues les carcasses des bestiaux abattus. Les murs et la surface de la glace étaient recouverts d'une épaisse couche de givre et le ronflement inquiétant des compresseurs en surrégime au sous-sol n'avait rien d'engageant. Elle faillit rebrousser chemin mais elle savait qu'à la boîte ce genre de désagréments n'était pas recevable.
Les locaux à nettoyer étaient à l'opposé de l'entrée. Quand elle arriva devant la porte des vestiaires, en découvrant le banc où les concurrents après leur prestation attendent le verdict des juges, les images du terrible événement à la télé lui revinrent en mémoire. Sur cette piste, en plein championnat, le couple de patineurs vedette terminait son programme long. Paul tenait Virginie par la taille pour l'enlever dans les airs et effectuer le difficile porté qui devait leur offrir la victoire, quand son patin droit s'était inexplicablement bloqué et dans la chute qui ruinait leurs espoirs de médaille d'or il n'avait pu éviter d'écraser de tout son poids la jambe de sa partenaire allongée sur la glace, la lame de son patin gauche entamant profondément le membre juste au dessus du genou. A l'hôpital on n'avait pu éviter l'amputation. Et depuis la patinoire restait fermée, mais le contrat d'entretien courait toujours, sa jeune collègue étant la titulaire du poste. Jusqu'à la semaine dernière.
Décidée à en finir sans trop traîner elle avait bâclé les vestiaires en versant du détergent abondamment sur le sol, passé les lingettes à la va-vite tout en lançant des coups d'œil vers la porte de sortie de l'autre côté de la piste pour s'assurer qu'il existait toujours une issue pour s'échapper de cet endroit hostile. Le grondement incessant du compresseur sous ses pieds faisait trembler et gémir les portes des armoires métalliques comme si tous les damnés de la terre voulaient s'en échapper.
Elle allait passer dans le bureau à côté quand l'éclairage s'éteint brusquement, plongeant l'ensemble de la patinoire dans le noir et un cri déchirant résonna sous la coupole obscure. Le peu de luminosité restant montait de la surface de la glace. Dans tout son être les lourds battements réguliers du compresseur se mêlaient à ceux désordonnés de son cœur. Accrochée à son seau comme à une bouée de sauvetage elle écouta la peur lui dicter le chemin le plus court vers la petite lumière verte, là-bas, au-dessus de la sortie de secours. Sans réfléchir elle s'élança sur la glace, elle s'étala, elle se remit debout, elle fit trois nouveaux pas, elle retomba. A chaque glissade sa frayeur montait d'un cran, redoutant d'entendre encore une fois l'épouvantable hurlement. Au centre de la piste elle chuta plus lourdement. La petite lueur verte semblait si loin encore. Alors le vrombissement du compresseur cessa net et dans le silence elle cru percevoir, comme tombant de la voûte obscure, un chuchotement, des paroles imperceptibles. C'est en posant sa main sur la glace pour se relever qu'elle la vit. Sa petite collègue ne risquait plus aucun licenciement. Elle était allongée à quelques centimètres de la surface comme un poisson mort dans un lac gelé, son visage blême déformé par une entaille noire au front, ses grands yeux remplis de terreur la regardaient fixement. Elle resta figée devant cette vision. Un instant de trop. Sa paume se souda à la piste, prise dans l'épaisse couche de givre. Et la musique commença, d'abord doucement, puis de plus en plus puissante, diffusée par la sono de la patinoire. Une sorte de symphonie mais elle n'aurait pu dire laquelle, elle n'y connaissait rien. Elle aurait pu la trouver belle dans d'autres circonstances, comme elle aurait pu apprécier le numéro du couple de danseurs qui venait de s'élancer en glissant dans sa direction, suivi par le faisceau d'un projecteur. Paul et Virginie, le duo de patineurs tristement célèbre. Mais incapable de dégager sa main et de partir, avec le cadavre de sa collègue juste dessous, elle était plus tétanisée de stupeur qu'admirative, d'autant plus qu'avec la vitesse le bas de la robe de Virginie s'ouvrait pour laisser voir, à chaque pas de patinage, une fois une jambe gainée d'un collant brillant, l'autre fois une prothèse métallique.
Arrivant droit sur elle, Paul saisit Virginie par la taille et dans un mouvement gracieux il la souleva. Portée dans les airs par le crescendo passionné des violons de la symphonie Virginie tendit en avant comme un couperet le patin prolongeant sa prothèse. Avant qu'ils ne disparaissent de son champ visuel, elle avait saisi dans un éclair le masque de poupée au sourire figé de Virginie et derrière, enfoui dans une sorte de capuche de pénitent, le trou noir du visage de Paul. Elle porta sa main libre sur la douleur aiguë, là où la lame du patin lui avait entaillé le cuir chevelu, réalisant qu'ils auraient pu la tuer. Un voile rouge couvrit ses yeux, le froid montait de sa main captive dans tout son bras. Ils devaient maintenant effectuer derrière elle une courbe en glissant, ils allaient revenir et cette fois le coup de lame lui fracasserait le crâne pour l'achever, comme sa collègue. La symphonie s'emballa à nouveau, les propulsant sur leur cible. Alors un réflexe professionnel ordonna à sa main libre de saisir le spray désinfectant dans le seau et de le vaporiser. Le produit eut un effet immédiat, la glace se ramollit, elle se jeta de côté juste à temps, le patin de Paul vint s'enliser dans la petite tache bleuie.
Paul avait brandi très haut sa partenaire pour asséner leur coup avec plus de force. Lorsque Virginie se fracassa sur la glace en poussant son hurlement de dépit et de fureur, sa prothèse valdingua au loin, accompagnée par l'explosion des cuivres et des cymbales.
Terrorisée elle se glissa maladroitement hors du faisceau du projecteur, imaginant à chaque instant le couple dément se dresser entre elle et la sortie. La musique s'était tue, le silence était oppressant dans le noir de l'immense hall glacial. Le signal vert de l'issue de secours fut enfin tout proche. A tâtons elle se redressait en s'appuyant sur la main courante quand elle buta sur la prothèse de Virginie échouée là comme un dernier obstacle et elle alla percuter violemment de la tête contre la porte en acier. En s'écroulant sur le sol caoutchouté, la vision qu'elle emporta fut celle du cadavre congelé de sa jeune collègue, victime de la vengeance des fantômes de la patinoire en revenant y travailler après l'accident et qui avait payé pour des gouttes de détergent tombées d'un bidon négligemment refermé alors qu'elle empruntait le raccourci à travers la piste après son service, le matin même du concours. Paul et Virginie ouvraient la compétition, lui, enlevant sa partenaire dans les airs, s'était planté dans la glace ramollie. Physiquement détruits, leurs rêves de gloire à jamais envolés, les patineurs maudits poursuivront éternellement de leur haine tous les agents d'entretien.
A travers les ténèbres de l'inconscient elle perçu les premières mesures de la symphonie tandis que le faisceau du projecteur balayait à nouveau la piste. Elle se demanda si on trouverait quelqu'un pour la remplacer.
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