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Les étoiles meurent aussi

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Geny Montel

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FINALISTE
Sélection Public

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L’impact des gouttes sur le métal, lui rappelle combien elle appréciait le plic-ploc de la pluie dégringolant sur la pergola de sa grand-mère. L’eau tintinnabule dans la gouttière en zinc. Aujourd’hui, Aline va offrir le spectacle de sa vie. Ce dix-huit juillet mille-neuf-cent-soixante-seize, elle s’épanche auprès de sa sœur de galère.

— Tu sais Rita, la passion de la danse m’a été transmise par ma grand-mère.
— Encore cette histoire !
— J’aimerais que tu saches tout de A à Z. C’est pour ce soir...
— Pardon Aline, j’avais oublié. Assieds-toi près de moi ! Je t’écoute.
— Eh bien, il y a deux ans, j’étais Sujet à l’Opéra de Paris. Soliste, tu comprends ? C’était à l’occasion de la dernière représentation du Lac des Cygnes. J’avais accepté de remplacer sur le champ l’Étoile, prise de vomissements.
— Impressionnant ! Je suppose que tu as assuré !
— On peut le dire ! À la fin du dernier acte, l’administrateur s’est présenté en personne sur le plateau, une immense gerbe de roses dans les bras, pour annoncer ma nomination de Danseuse Étoile !
— Fabuleux ! Tu aurais pu mener une vie de rêve...
— Oui... Cependant j’ignorais la requête de ma collègue.
— Celle que tu avais remplacée ? Qu’est-ce qu’elle voulait ?
— Elle avait supplié le directeur de ballet de monter sur scène malgré son malaise et celui-ci avait catégoriquement refusé.
— C’est là que tes ennuis ont commencé je suppose.
— Exactement. Une folle ! Et son amant encore pire ! Un teigneux. Un homme d’influence. J’ai compris à mes dépens pourquoi on le surnommait le mafieux ! Il s’est bien vengé !

À cette évocation, les doigts d’Aline s’entortillent et son front se plisse.

— Tu devrais avaler ton petit comprimé. Tu aurais dû le prendre ce matin, intime Rita en lui apportant la pilule avec un verre d’eau. Tu as le temps de me raconter d’ici ce soir.

Aline se soumet. Peu à peu, la médication opère. Elle se détend. À l’heure du repas, elle n’éprouve aucune sensation de faim. Le sommeil la gagne. Elle s’allonge sur sa couche.
Après une rapide collation, Rita se pose sur le vieux fauteuil de camping délavé, près du lit. Dans une semi-conscience, Aline devine sa présence sororale.
À son réveil, Rita s’empresse d’aller chercher une trousse arrondie, en retire un à un les accessoires de maquillage et lui murmure :

— Il faut te faire belle.

Aline acquiesce. Rita lui prend les mains, les embrasse et recouvre ses ongles d’un vernis rouge garance. Avant de farder son visage, elle lui propose de s’installer sur le relax usé. Elle discipline ses mèches flavescentes et emprisonne sa chevelure dans un catogan de taffetas mauve.

— Regarde ! Ça ira parfaitement avec ta robe dos nu blanche. Et pour tes yeux violets, une ombre brune devrait les faire ressortir, ajoute Rita.

Pendant qu’elle se laisse bichonner, Aline reprend son récit.
Soudain, des bruits de pas se rapprochent. La porte s’ouvre laissant apparaître un homme en jeans :

— Êtes-vous prête, mademoiselle ?

Rita se précipite pour enlacer Aline.
Pendant cette étreinte, les questionnements ressurgissent : « Pourquoi n’étais-je pas allée m’expliquer avec l’Étoile avant de monter sur scène ? Pourquoi pensait-elle que je lui avais volé la vedette ? »

— Hum, jette l’individu d’une patience singulière.
— Excusez-moi... J’arrive, bafouille Aline mettant fin à ses élucubrations.
— Courage, petit soldat de bois ! lui lance Rita.

Aline emboîte l’homme dans sa foulée et le suit dans le bâtiment. Quatre autres personnes, trois élégants costumés et une élégante en tailleur, se joignent au cortège. L’écho de leur marche retentit dans la bâtisse, résonnant dans le crâne d’Aline.

Les images de son sacrement refont surface. Les montagnes de fleurs dans sa loge. Les louanges dithyrambiques. Les signatures de ses premiers autographes. La hâte d’annoncer la nouvelle à ses parents en province. Leur fierté...

— Mademoiselle, s’il vous plaît, installez-vous là, indique l’assistant sortant la jeune femme de ses rêveries.

Aline, éblouissante dans ses vêtements de scène et par ses traits savamment mis en valeur, se cale à une table isolée au centre d’une petite pièce mal éclairée. Le cortège reste debout, immobile. Il la dévisage.

— Désirez-vous manger quelque chose ? questionne le préposé.

Sans attendre de réponse, l’individu part en quête du plateau de midi auquel elle n’a pas touché. Il le dépose avec tact.

— Un repas est insipide, s’il n’est assaisonné d’un brin de folie, avise-t-elle en évoquant une citation d’Érasme.

Tout en picorant quelques frites froides, elle se met à revivre l’instant crucial : après avoir quitté sa loge et s’être douchée, vêtue de sa longue robe noire d’apparat, elle s’apprêtait à rejoindre quelques artistes pour fêter cette éblouissante dernière représentation du Lac. Elle commençait à descendre le grand escalier de marbre blanc de l’Opéra lorsque l’Étoile déchue l’interpella. Elle apparut dans la même tenue sombre que la sienne. Il en émanait une beauté surnaturelle. Elle se précipita sur elle en furie. Ses paroles semblaient confuses. Ses mains se mirent brutalement à lui serrer le cou. Elle eut le réflexe de balancer un genou sur sa poitrine et la fit débouler toutes les marches. Morte sur le coup. Elle avait senti le regard du mafieux la transpercer avant de...

— Désirez-vous autre chose, mademoiselle ? questionne l’homme en examinant son assiette.

Un morceau de tarte aux pommes traîne dans une soucoupe.

— Un bouteille de cidre doux. C’est possible ?
— Tout à fait, mademoiselle. Un instant je vous prie.

Les élégants continuent à la fixer en silence. Le film passe continuellement dans sa tête...

L’assistant revient avec la bouteille, ôte le bouchon et lui verse galamment l’élixir breton. Aline le savoure avec son dessert sucré. Elle admire les reflets de la boisson dorée au fond du gobelet. Gorgée après gorgée le flacon se vide. La femme au tailleur gribouille des notes sur un carnet. Elle commence à piétiner sur ses talons hauts. Les hommes en costume lui font signe de se calmer.
Aline décide de se lever afin de ne pas faire attendre ses spectateurs. Le préposé lui conseille de rassembler les quelques cheveux échappés de son catogan. Puis il se racle la gorge et indique de le suivre à nouveau. La ballerine se déplace avec grâce. Le troupeau d’élégants défile à l’arrière. Les dédales du labyrinthe les conduisent devant une imposante entrée. L’homme en jeans introduit une énorme clé dans la serrure du vantail et le pousse avec insistance.

— Voilà, mademoiselle, marmonne l’individu.

Aline découvre la scène. Hallucinante ! Jamais elle n’avait contemplé un tel décor !
Son spectacle a lieu en extérieur dans une cour entourée de bâtiments. Il fait tiède. Le ciel est gris. La pluie a cessé. Le tonnerre gronde encore. Quelques loriots au plumage ébène et or piaillent sur le rebord des fenêtres, égayant les murs assortis aux couleurs du temps.
Le public de l’artiste se résume à ce simple cortège. Aline tente de vaincre son trac par d’amples respirations ventrales. Sur l’estrade, trône la machinerie. Grandiose ! À côté du dispositif, un opérateur à la maigre silhouette patiente.

— Je vous accompagne, informe l’assistant.

Il la somme de monter les six marches conduisant à la plateforme et l’escorte jusqu’au gringalet.

— Bonjour mademoiselle, s’enquiert ce dernier.

Les spectateurs se sont disposés face au podium.
L’un des élégants chuchote :

— On dirait la belle au bois dormant.
— Silence ! réprimande la femme.

Pendant que l’homme en jeans redescend dans le public, l’opérateur invite la ballerine à prendre place sous le monstre d’acier.

Les oiseaux se sont tus. Une pluie fraîche recommence à tomber et se mêle aux chaudes larmes d’Aline.
Ses pensées défilent. La cour de justice. L’audience. Le procès. Les avocats. Les témoignages. Le mafieux l’accusant de conspirer pour remplacer l’Étoile. La préméditation retenue. Les cris de ses parents. Sa perte de connaissance...

Elle perçoit alors l’impact des gouttes sur le métal...

Le claquement sourd de la lame.

PRIX

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RAC · il y a
Une histoire bien rythmée & bien tranchée...
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Artvic · il y a
Sublimes !
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Chorouk Naim · il y a
J'adore
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Adjibaba · il y a
Une nouvelle qui fait vraiment plaisir à lire, construit avec un style léger et élégant. Mais j'ai particulièrement apprécié la richesse du fond.
Un grand bravo pour cette nouvelle que je découvre tardivement.
J'ai beaucoup aimé et je m'abonne pour mon plus grand plaisir.
Une petite invitation à soutenir mon oeuvre en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour Geny Montel, j'espère que vous allez bien. Juste une question, il ne me semble pas que vous ayez participé au court et noir de cette année. Si c'est la cas c'est bien dommage car j'avais adoré votre œuvre " Les étoiles meurent aussi " et je dois vous avouer que selon moi, la cuvée 1018 est bien décevante. Perso j'ai été qualifié en calife ;) "Avec l'aide de Dieu" et je suis resté scotché sur les commentaires en retour. J'ai essayé d'écrire différemment et suis content de ce qui est sorti. j'ai besoin d'un conseil, pensez-vous qu'il faille prendre des cours pour améliorer un tant soi peu son niveau d'écriture? Est- obligatoire ? Bon je ne prendrais pas plus de votre temps. Au plaisir de vous lire j'espère. Untrucbadour.
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Guy Bellinger · il y a
Bien qu'on se doute que le spectacle dont Aline va être la vedette ne soit pas celui qu'on attend, on attend à ce soit celui-là. Une chute qui fait mal !
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Geny Montel · il y a
Ah oui, ça fait mal. Merci Guy !
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Guy Bellinger · il y a
De rien Geny. En relisant mon commentaire je m'aperçois que, trop pressé comme d'habitude, j'ai rendu incompréhensible ce qui était censé être une finesse (comme dirait Paul Meurisse dans "Le Monocle noir"). Au lieu de "on attend à ce soit celui-là", il convenait de lire : "on ne s'attend pas à ce que ce soit celui-là"
Erratum connardum est !

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Geny Montel · il y a
Ha ha ! Mais non, mais non Guy ! Heureusement, le cerveau rectifie directement les petits oublis tel que celui-ci...
Bonne soirée !

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Nectoux Marc · il y a
Superbe écrit. Passionnant et enfin nanti d'une chute comme l'exige toute nouvelle. Ce n'est malheureusement pas toujours le cas de certaines. Bravo j'ai adoré.
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Geny Montel · il y a
Merci pour cet enthousiasme Marc !
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Charles Dubruel · il y a
si c'est le cidre qui vous inspire ainsi, alors buvez-en encore et encore !!
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Geny Montel · il y a
Merci Charles !
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Tranquillou974 · il y a
Bonjour Geny,
J'aime beaucoup votre nouvelle à laquelle les dialogues enchâssés donnent beaucoup de rythme. L'usage du présent de narration contribue beaucoup à emmener le lecteur avec vous. La chute est remarquable !
J'arrive trop tard pour voter, mais sachez que le coeur y est.
Bien à vous et au plaisir d'échanger nos lectures,
Tranquillou974

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Geny Montel · il y a
Merci Tranquillou !
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Le cacographe · il y a
J'aime beaucoup votre façon de tourner des phrases très élégantes et personnelles. Et j'aime beaucoup les danseuses aussi ! Au XIXe siècle, si j'avais été riche, je me serais ruiné pour une danseuse. Au XXIe siècle, j'étais prêt à me ruiner en voix mais on dirait que j'arrive trop tard...
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Geny Montel · il y a
Ha ha ! Merci beaucoup Le cacographe ! Je prends ce commentaire et cette voix avec plaisir !
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