Les enfants des autres

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Journaliste, poète, nouvelliste et essayiste, l'écriture accompagne ma vie depuis l'âge de vingt ans. Mais n'est-ce pas là un geste essentiel, constitutif de notre humanité? En tant qu'auteu  [+]

Les enfants des autres. Ceux dont on n’a jamais imaginé l’existence avant de les rencontrer un dimanche d’hiver. Ceux dont on n’a jamais souhaité la présence à table. Ceux dont on baise simplement la mère deux à trois fois par semaine. Dont le seul lien de parenté avec eux est le désir – universel – que l’on éprouve pour une femme. Une femme qui ne fut pas toujours la nôtre, qui aima bien avant de nous connaître et que l’on aurait parfois souhaitée vierge de toute descendance.

Les enfants des autres. Ces enfants dont on n’a jamais entendu les premiers cris, les premiers mots, mais que l’on découvre un jour dans un autre appartement (plus chaud et plus meublé que le nôtre) affalés dans le canapé ou retirés dans leur chambre. Et qui nous regardent froidement comme on regarde un intrus ou un rival. Parce qu’ils savent, en nous voyant, la part des sentiments, l’affection maternelle que nous allons leur soustraire. Ces heures, de plus en plus nombreuses, que nous allons passer avec leur mère et qui se traduiront pour eux par de longues soirées solitaires devant la télévision ou une console de jeux.

Les enfants des autres. Quelquefois nous voudrions les aimer. Nous voudrions qu’ils nous aiment et qu’ils nous pardonnent les bouleversements que nous leur faisons subir. Aussi, tôt ou tard, nous cherchons à nous faire aimer d’eux. Mais nous sommes si maladroits, si inexpérimentés. A la moindre occasion, nous leur offrons des cadeaux, dérisoires cadeaux qui les rappellent à leur dépendance, qui suintent la débilité de nos propres rêves d’enfance.
Les enfants des autres. Nous regrettons parfois qu’ils ne soient pas les nôtres lorsqu’ ils s’accrochent à notre bras, jouent au ballon avec nous ou nous offrent un Carambar en nous parlant de leur dernier devoir de Français et des photos échangées avec leur petite copine.

Les enfants des autres. Et puis un jour, la terre s’ouvre sous nos pas. Ils ne sont pas au rendez-vous dans le grand parc municipal, avec leur mère. Une inconnue a pris sa place, même si ses traits crispés et ses yeux chargés de colère nous rappellent par moments ceux de la femme que nous aimions encore la semaine dernière. L’absence sort de son ruisseau. Entre eux et nous, il n’y aura plus que le silence. Et leur éloignement ajoute encore à l’amertume de la rupture. Nous nous pensions innocents, on nous désigne comme coupables. Pauvres, nous voici condamnés à une double peine affective. Et nul ne sait alors si elle prendra fin un jour.

Les enfants des autres deviennent rarement les nôtres.

Jacques LUCCHESI
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