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Les enfants d'alep (et d'ailleurs)

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Serge

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Mon nom ne vous dira rien, pourtant mes aspirations vous sont familières. Comme vous, je cherche à comprendre, comme vous je pense que personne n’est foncièrement mauvais, que tout peut toujours s’arranger, qu’on peut arriver à se rejoindre par le dialogue, en ''pratiquant l’ouverture'', et qu’il est bon de ''sensibiliser l'opinion'' – de bien nobles pensées...

Il est quinze heures et je marche dans ma ville, quand sur une affiche grossièrement accrochée autour d’un lampadaire, juste à hauteur du regard, ce gros titre retient mon attention :
                                                                    
                                  EXPO PHOTO : ''LES ENFANTS D'ALEP''

L’affiche, une véritable photo de professionnel, que dis-je, d’Artiste – un modèle du genre –, montre la ville sous les bombes. Une ville, ou plutôt un tas immense, informe, composé de ruines et de cendres ; cherchez la rue, cherchez l’erreur... L’erreur c’est peut-être ce losange de ciel bleu, indécent, comme celui qui surplombe ma propre ville en ce moment précis ; mais ce tuyau de canalisation éventré au premier plan, comme déchiré par les dents d’un fauve, ça c’est normal, c’est la guerre...

... Tout près, un trou béant dans la terre, une mare boueuse..., là encore rien de plus normal, de plus logique : la canalisation éventrée se serait tout naturellement déversée dans l’impact... Mais ces trois enfants barbouillés – piégés par l’objectif –, jouant dans la fange, avec le même sourire que tous les galopins du monde, vous trouvez ça normal vous ?

Pousse-toi l’artiste, et laisse-moi barboter avec eux, juste pour vérifier, pour plonger dans leurs yeux rieurs dans lesquels j’ai peur de découvrir l’innommable ; laisse-moi deviner derrière ces ébats innocents, le théâtre de leurs frayeurs, laisse-moi goûter le lait amer de la terreur qui leur a donné le sein, laisse-moi enfin imaginer leur conception du bonheur, et celle de la vie qu’ils vomiront plus tard, qu’ils feront à leur tour voler en éclats sans l’ombre d’un état d’âme – ou ce qui leur en restera...

Ok, d’accord, tu as voulu jouer sur les contrastes, mettre ''l’art au service de la cause'', interpeler le passant ? Très généreux de ta part, merci bien, comment dis-tu déjà...Ah oui, sensibiliser l’opinion ? J’imagine très bien ton ''Expo'' : tes ''œuvres'' perdues sur les murs blanchis à la chaux d’une grande salle aveugle et muette, un sanctuaire réservé d’ordinaire aux productions d’avant-garde, une affaire d’initiés... Allez, arrête ton art, arrête ton char ; tiens, bon prince, je suis même prêt à réviser mon jugement et à te faire cette proposition :

... Dresse tout d’abord un inventaire exhaustif des armes de toute nature, tu sais bien, celles-là même qui alimentent aujourd’hui les guerres menées par procuration – car c’est bien là ton sujet n’est-ce pas ? –, compile ensuite le chiffre d’affaires et la nationalité de chaque fournisseur ; recherche enfin les fiches techniques de tout cet arsenal – du pistolet automatique à l’avion de chasse –, expliquant dans le menu détail, chiffres à l’appui, leur pouvoir de nuisance et de destruction...

... N’oublie pas en passant quelques graphiques significatifs agrémentés de codes couleur – utilise le ‘’pastel’’ ça passe mieux, pas de rouge surtout ! –, permettant de se faire une idée approximative du nombre de vies fauchées sur l’année en cours, par pays, tranche d’âge, nationalité, ou tout autre critère de ton choix ; avouerais-je une légère inclinaison pour le ''pourcentage de population civile touchée'' ?

... Rajoute à tout çela, pour faire bonne mesure, l’origine des fonds avec lesquels des groupes sortis du fond de l’enfer – n’ayant pas même les moyens de se procurer de simples couteaux de cuisine bon marché –, et armés jusqu’aux dents – qu’ils ont d’ailleurs plutôt longues –, manipulent avec une fort surprenante dextérité des joujoux de dernière génération, capable de perforer des immeubles, des chars, et même des avions de combat. Une minute de silence s’il vous plait pour les formateurs, les fournisseurs et les pourvoyeurs. Les mêmes peut-être ?

... Analyse enfin les motivations profondes des généreux ''distributeurs de cacahuètes'', car nous sommes bien d’accord, on ne peut éluder la question centrale : « Qui finance, et qui entretient tout ce chaos ? », épargne-moi je te prie le couplet du Père Noël, car lui-même vois-tu, il doit ''les allonger'', les cacahuètes. Là, tu tiendras vraiment du solide et tu pourras alors réaliser l’Expo du siècle !

Je te promets un tabac d’enfer, surtout sur les réseaux sociaux – du pain béni pour ton profil – je te promets aussi des années de recherches et d’investigations, avec en prime, un tas d’embrouilles avec les lobbies et les services secrets de toute la planète, y compris ceux de ton beau et doux pays – magnitude neuf sur l’échelle des emmerdes.

Comment ? Trop long, trop compliqué, trop technique, trop risqué ? Alors, je ne puis que te donner ce conseil d'ami : lâche l’affaire, tu ne seras jamais le porte-parole de ces gamins qui pataugent dans la boue et le sang – moi non plus d'ailleurs. 

Maintenant, vas-y, lâche-toi, et traite moi de tous les noms d'oiseau ; mon réquisitoire larvé de scribouillard en herbe ne vaut, dans le fond, pas mieux que ton business d'artiste autoproclamé.

Laissons ici l’artiste et les ''images choc'' de nos écrans et de nos magazines ; ces images volées, consommées entre deux repas – ou durant celui-ci –, entre deux friandises ou en guise d'amuse-gueule, dans la salle d'attente ou sur notre smarphone, pour tromper l'ennui, le trop plein ou la vacuité de notre existence.

Il faudra bien pourtant finir par ''terrasser la bête'', et trancher une à une ses centaines de millions de têtes avides et grimaçantes... Mais nous en sommes incapables, saisis d'effroi à l'idée d'y reconnaître notre propre visage.

Un jour peut-être, un être d'exception au coeur pur se présentera-t-il aux portes de la ville meutrie pour nous en délivrer enfin :

« — Hola guetteur, ne vois tu rien venir ?...
   — C'est qu'il fait fort triste Messire, et l'on y voit goutte !  »

Un coeur pur comme celui d'un enfant,
Un enfant d'Alep ou d'ailleurs.

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Ludo Laplume · il y a
Un coup de plume rageur mais non dénué de sens, ni de profondeur. Ça me rappelle 'un cri étouffé' sur les conditions des femmes en Syrie. Horrible.
Il paraît que la pollution atmosphérique tue plus que les guerres, ces dernières années... Et toujours le même visage derrière ces morts...

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Une_lectice_bleue · il y a
Que chaque personne ait la force de dire ce qu’elle pense. Quitte à ce que cela fasse mal. Très beau texte, empli de la vérité de notre monde. Bravo
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Emsie · il y a
Vous êtes en colère, on la sent derrière chaque mot ! La polémique sur ce genre de photos existe, bien sûr. Parfois elles ont pu alerter, dénoncer, provoquer, réveiller, parfois pas, mais toujours elles choquent. Encore un texte engagé et écrit avec force.
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Serge · il y a
Merci Emsie,
J'ai hésité avant de partager ce texte...

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Emsie · il y a
Mais non, vous avez bien fait ! C'est un très bon texte et vous l'avez écrit "avec les tripes" (si je puis me permettre). Après, il suscite des réactions, forcément, et je vous souhaite bien d'autres retours. Les textes sont aussi faits pour ça. A bientôt
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Un texte qui interpelle.
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Serge · il y a
Merci Patricia d'être revenue me rendre visite !
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