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Les écrits restent…

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Samibou

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Sur le quai, une bataille s’est engagée entre une petite dame, un chiffon et un énorme pâté rouge sur un mur blanc.

-J’aurai beau rajouter des litres de produits, je ne parviendrai pas à enlever ces maudites traces. Pourquoi les jeunes n’utilisent pas des feuilles ou des textos pour gribouiller ce genre de... de... de quoi d’ailleurs? Tout ce que j’ai vu en arrivant ce matin, c’est ce gros coeur rouge. Mal fait bien sûr. Pour ce qui est de la prose... Impossible de lire ce qui était écrit. Rien de net. L’auteur devait être complètement ivre, c’est pas possible autrement.

-Lorsque je dévale les escaliers, je l’aperçois. La petite dame en tablier. Un goût, mélange amer et acide, remonte dans ma bouche doublé d’une pointe de tristesse. Samedi soir, je l’ai écrit sur ce mur immaculé. Il se présentait à moi. La trace de mes sentiments se trouve à présent anéantie à coup de white spirit! Dans quelques secondes, le train déboulera dans la station. Elle regardera de ce côté. Son regard croisera le mien mais elle ne lira pas en moi. Enfin derrière moi: Il n’y a plus rien à faire. Je suis perdu. Le train arrive.

-Ce prochain arrêt, c’est le nôtre. Je tente de rester calme. Dans ma poitrine, mon coeur cogne. Un décompte infernal. Dans quelques secondes, les portes s’ouvriront, il jettera un oeil dans ma direction. En direction de la troisième voiture. Un rituel. Je serai là. Il entrera. On se dira bonjour. Pas de bises, juste un signe de la tête. Un mot. Un regard. Oh! Mais là, sur ce mur, c’est mon prénom qui est écrit. Enfin, on dirait que mon prénom a été écrit par un enfant de six ans. Je rêve ou quoi? Non. Impossible. Oups! Seb’ est là. Salut.

-Flash back. Samedi soir. Correction. En réalité, c’était dimanche. Trois heures trente du matin. C’est décidé, je vais lui dire. Non, je vais lui écrire. C’est ça. Concentre-toi. J’ai trop bu. Vas-y, écris-le! J’attrape cette bombe dans ma poche. Mon bras tremble. J’ai du mal à être précis. Un coeur. Mon coeur. Trop rouge. Purée, concentre-toi! Voilà, c’est ça. Son prénom maintenant. Cet arrêt, c’est le nôtre. Demain matin, la vérité va éclater sur ce mur.

-Le présent. D’abord s’extirper de la station. Un petit garçon agrippe sa maman. Je crois qu’il doit lui manquer au moins dix dents. Nous prenons à présent le chemin du bureau. Seb est là. Un mètre nous sépare. Une distance silencieuse. Ce matin pourtant, j’ai bien crû que les choses allaient changer. Ce mur. Ces gribouillis perdus dans une marre de rouge et cette pauvre femme d’ouvrage qui tentait de les liquider. Dire que j’ai imaginé y voir mon prénom. Pas de chance ma vieille.

-Comment peut-on partager le même trajet, le même boulot, le même bureau et ne pas parvenir à se dire l’essentiel? J’en ai marre. Ce matin, mon grand projet s’est cassé la figure sur ce mur. Qu’est-ce que je vais faire? Bip bip. Mon portable. Texto: “Alors, elle l'a vu?” Martin ne manque pas une miette de mes récits pathétiques. Ce coup-ci, il a vraiment crû que j’allais convertir l’essai. Il va être déçu. Il est mon premier supporter. En rentrant dans la nuit, je lui ai tout raconté. “Mais ça ne colle pas! Tu es rentré à quelle heure chez toi?” Ben je ne sais plus, six heures? “Trop long, tu as fait quoi après ton numéro dans le RER?”

-Plus que quelques mètres. Quelques secondes et le boulot reprendra le dessus sur la légèreté, l’humour et les petites confidences. Même si ça ne se passe pas comme ça, c’est comme ça que j’imagine nos pas, ensemble. Ses pas dans les miens. Ah! Ben tiens, c’est quoi ça?

-Bon Dieu! Pas moyen de me rappeler du programme. Après la station, j’ai remonté l’escalier. J’ai déambulé, discuté. J’étais heureux.

-Qu’est-ce que...? Noooooon! Je reste scotchée devant la porte de l’immeuble de la boîte. Sur le gris très chic, de grandes écritures cachent désormais notre logo.

-Qu’est-ce qui se passe? Elle me devançait de quelques pas mais elle est complètement à l’arrêt et complètement absente. Mais... Mais... Le trou noir de la nuit dernière. Ne me dis pas que j’ai refait le coup ici?? Oh!

-Je l’attends. Patiemment. Je le laisse arriver à ma hauteur.

-Ah! Ben si! On y est. Mon heure de gloire ou la fin des haricots. Elle attrape ma main.

-T’es fou! Tu aurais pu juste me le dire.

- Dans la fièvre du samedi soir ou du dimanche matin si vous préférez, j’ai gagné son coeur. Sur ce mur aussi, j’ai écrit: “Même dans le RER, je t’aime Clair.”

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Virgo34 · il y a
Une histoire réaliste que j'ai eu plaisir à lire.
je vous invite à entrer dans mon rêve, celui qui est en finale de la Matinale, pour le soutenir de nouveau s'il vous plaît toujours. merci.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Soseki · il y a
Une jolie histoire bien contemporaine
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce beau récit bien construit ! Mes votes + 5 ! Vous avez voté une première fois pour “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne soirée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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Tyros Fialas · il y a
beau récit!! j'ai aimé la rythmique!! Venez lire mon texte: "Mon Epinay, ton Levallois-Perret"!! mes votes
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien construit. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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