Les dindes au court-bouillon

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Je voulais être Alice Roy. Je le suis devenue. J'ai même épousé Ned Nickerson. Alors, on m'a recalée en bibliothèque rose  [+]

Étienne Pomier, avec un seul m et sans pépins – c’est ainsi qu’il se présente car c’est un blagueur – a toujours été président. Président des billes sur la cour de récré, président des filles du quartier, président du club de rugby, président des bidasses en folie, président des bals du samedi et enfin président des présidents tout au long de sa vie.
Jusqu’au jour où, devenu tête blanche sur teint rosacé, il lança une nouvelle association : vivre et mourir où tu es né. Septuagénaire, heureux propriétaire d’un pavillon qui se distinguait du lot des logements autrefois débités en série pour des budgets un peu moins fournis que le sien, Étienne pensa qu’il était temps de construire un îlot pour les aînés qui avaient à peu près le même âge que lui. Où tu es né était sa trouvaille, la blague, toujours la blague. Il s’entoura de bénévoles professionnels de son acabit mais de moindre envergure – il ne fallait pas non plus se faire évincer, devenir vice-président, pire, trésorier – pour mener une réflexion sur cette alternative à la maison de retraite, également centre d’entraînement au mouroir. Devenu contremaître dans un quartier ouvrier, Étienne Pomier était le Jean-Marie Villemin du coin et jamais aucun méchant Laroche ne lui avait barré la route.
En collaboration étroite avec le PLM (poulailler à loyer modéré), le constructeur, il ne compta pas ses heures. Son agenda de retraité était fourni comme celui d’un ministre et il ne le quittait jamais, ce qui lui donnait aussi une certaine prestance.
On saupoudra sur le projet toutes les lubies du moment : toits végétalisés pour la touche environnementale, local collectif intergénérationnel pour la note sociale, jardins partagés pour la teinte solidaire. De palabres interminables en financements introuvables, la petite affaire sortit de terre bien tard. Étienne en était presque octogénaire.
Lorsqu’il fallut remplir les cases, beaucoup d’aînés s’étaient évaporés et jouaient les feux follets au cimetière. Qu’à cela ne tienne, on étendit le secteur géographique et on remplit le poulailler avec tout ce qui se trouvait en manque d’abri.
Cependant, cela contraria fortement les quelques survivants d’origine. Mais que faire ? Il fallait rentabiliser. On récupéra de la volaille étrangère, hors quartier, mais néanmoins certifiée AOP (appellation d’origine patriote). Cependant, on négligea la mesure du taux sociologique et égalitaire et ce qui devait arriver arriva : des Différents remplirent les cases. Du label rouge déclassé s’immisça dans cette petite communauté standard qui n’aimait rien tant que l’ordinaire. La basse-cour s’ébroua. Les dindes toujours en train de se pavaner accoururent affolées. La première, Joëlle – drôle de prénom pour une dinde –, la plus volumineuse et rengorgée au point de ne plus voir où elle mettait les pieds glouglouta du haut de son balcon :
— Que fait cette cocotte de luxe dans la case 13 ?
— Tu as raison. Jamais vu cette emplumée à l’usine, renchérit Louisette, la seconde, – toujours bizarre ce prénom, mais on s’habitue – vibrionnant en son rez-de-jardin.
— Mes sœurs, mes sœurs, allons de ce pas nous renseigner, tempéra Liliane, la troisième – ça y est, c’est banal –, tellement douce et soyeuse qu’elle aurait pu passer pour une brebis.
Sur ces entrefaites, dérangé par le bruit, arriva Léon, le paon, forcément Léon.
— Mesdames, en effet, calmons-nous. Vous avez vu le recrutement ? Case 13, eh oui, nous avons une poule au plumage troué, au ramage désaccordé. Elle était label rouge. Un accident de la vie l’a déclassée et la voilà parmi nous.
— Intolérable, intolérable. Elle nous nargue. Elle n’est pas comme nous. Pas de ça ici. Il faut la chasser. Ici, c’est pour le prolo. Qu’elle aille faire sa bourge ailleurs. Allons voir Étienne.

Et voilà les trois dindes empesées, ivres de colère, à la queue leu leu, dans les allées.
♫ Étienne, Étienne
Faut qu’tu r’viennes.
Pas de limite.
On va te rallumer. ♫

Las, le président des présidents, Étienne Pomier avec un seul m et plein de pépins, était en garde à vue pour trafic illicite de billes avec un gamin de 8 ans habitant dans le quartier voisin. Le juge Tournicoton est en charge de cette affaire.
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Doria Lescure · il y a
"Dans les poulaillers d'acajou les belles basse-cour à bijoux...."voilà une histoire qui me fait chantonner du Souchon et ça, ca n'a pas de prix !
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Fantec · il y a
Ah oui, c'est vrai ! J'adorais cette chanson. Elle a dû laisser des traces dans mon inconscient ;)
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Joëlle Brethes · il y a
Cloche"merle" au "poulailler" avec une... une... une Joëlle nettement moins sympa que celles qui fréquentent ce site, n'est-ce ? ;-)
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Fantec · il y a
Ah mais oui ! Malheur de malheur. J'aurais dû mettre un autre prénom. Toi, tu es une poule avisée, qui a l'œil ;)
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Jenny Guillaume · il y a
Humour et clins d'oeil savoureux :)
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Fantec · il y a
Merci ;)
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François Duvernois · il y a
Je les vois bien ces "toujours présidents". Il y en a de partout. Et certains finissent comme votre personnage. Texte qui ne manque pas d'humour.
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Fantec · il y a
Oui il y en a plein. Ça vous pose un homme... ou une femme.
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Lili Caudéran · il y a
Votre texte me fait penser à la chanson de Souchon: Les poulaillers d'acajou. Sous une apparente légèreté, il dit beaucoup de choses plus graves et j'aime bien ça !
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Fantec · il y a
Ah oui, c'est vrai. Je l'adorais cette chanson. Je l'avais oubliée. Je vais aller l'écouter. Merci.
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SakimaRomane · il y a
Et alors...Et alors ...Héhé...
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Fantec · il y a
Non, Zorro n'est pas arrivé ;)
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Alice Merveille · il y a
Jubilatoire ! Libérons Etienne Pomier ! Il peut toujours servir... qui sait ?
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Fantec · il y a
Et s'il se servait lui-même ? Qui sait ?!
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Christiane Tuffery · il y a
La volaille a la ...dent dure, et que des femelles ! Où sont donc passés leurs hommes ? Fait pas bon vieillir on dirait.
Poulets au vinaigre pour une satyre bien sentie

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Fantec · il y a
L'espérance de vie est plus élevée chez les femmes ;)
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Christiane Tuffery · il y a
serait-ce qu'on les épuise :))
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Paul Thery · il y a
Pourquoi "le paon, forcément Léon" ? Quand tu veux un paon t'as Léon ? C'est donc ça le message ?
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Fantec · il y a
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Paul Thery · il y a
Merci ! Je ne connaissais pas ce texte
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Fantec · il y a
Je suis une fan inconditionnelle de Jules Renard. Je crois que je connais son œuvre par cœur... Donc, ça me vient naturellement.
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Marie Hélène Peneau · il y a
Que d’intolélance dans cette basse-cour. Pas comme chez nous !
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Fantec · il y a
Ah ça non, ma brave dame ;)

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