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Joëlle Brethes

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LAURÉAT
Sélection Jury

La tête qu’elle a tirée, la bonne femme de la DDASS, quand elle a vu les dicos !
— C’est à vous ? qu’elle a dit avec un air de quelqu’un à qui faut pas raconter des bobards.
— C’est au pape, pardi ! qu’il a fait, Papa.
Nous, on s’marrait : ça commençait bien !
Elle nous a d’abord regardés de travers, puis elle a ri jaune et elle s’est assise en tirant sur le bas de sa robe pour la faire descendre le plus possible. J’ai failli lui dire qu’elle avait pas à s’en faire, que ses gambettes de moineau intéressaient personne dans la famille, à part, peut-être, Grand-père qu’est grabataire et qui voit jamais rien, vu qu’il quitte pas son cagibi. Mais elle m’aurait peut-être claqué, alors j’ai préféré la boucler. De toute façon, d’après moi, quand on veut vraiment cacher son anatomie, on se débrouille pour porter des trucs plus longs et moins serrés. Et dans son cas, ça n’aurait pas été dommage : elle était pas canon, la fonctionnaire. Enfin ! Elle était tout de même mieux que la Tartine Mariol qui venait avant elle ; surtout que l’autre, elle venait toujours pour nous engueuler.
Elle a ramassé l’un des dicos, le Petit Larousse, qu’a été sans doute illustré dans son temps, avant que les petits frères passent dans les pages avec les ciseaux… Faut bien les occuper, les mioches… Et elle a fait la grimace en le feuilletant.
— Pas vraiment utile, dans cet état ! qu’elle a lancé.
— Mais si ! que je lui ai dit.
Et j’étais sincère. Ça lui a fait plaisir : elle a eu l’air émue. Puis elle a abandonné le Larousse pour un Micro-Robert plus à la couverture tout abîmée…
— Tu l’utilises aussi ? qu’elle m’a dit.
J’ai dit que oui, et c’était vrai.
— Et toi ? qu’elle a demandé à un des jumeaux qu’a fait :
— Ouais ! Quand les autres l’ont pas déjà pris.
On a tous rigolé, elle aussi, et elle a eu un chouette regard. Un regard qui disait que, décidément, la culture est partout, même dans les foyers déshérités, et que c’est une bonne chose.
Ça n’a malheureusement pas duré, et elle a presque tout de suite pris un air de j’espère-que-vous-vous-foutez-pas-d’moi, comme la Tartine Mariol d’avant.
— Ils sont vraiment à vous ? qu’elle a fait. Vous les avez achetés ?
— Non, qu’il a fait, Papa, d’une voix furieuse. On les a volés, tiens !
Elle s’est excusée :
— C’est que, vous voyez monsieur, moi je ne comprends plus rien à votre situation. On me dit que vos enfants sont en grande difficulté à l’école et qu’ils n’y font rien, que rien ne les intéresse. L’un des deux petits ânonne à peine tandis que l’autre est totalement réfractaire à tout effort… Quant aux aînés… Ils devront bientôt quitter le collège… Et avec un bien faible bagage !
Quitter le collège ! Le pied ! Pour moi, c’était dans cinq mois, et ça serait la fin de l’autre année pour les jumeaux. Ils comptaient déjà les jours.
— Et puis, il y a le problème d’absentéisme pour lequel on vous a plusieurs fois convoqué, sans effet : même les petits semblent déjà bien experts dans cette lamentable pratique, qu’elle a continué, l’assistante sociale, en pointant son crayon vers Lucien et Olivier.
— Que voulez-vous, mademoiselle, a fait Papa, bien embêté, j’peux pas être derrière les gosses toute la journée, et ma pauvre femme non plus. Vous savez bien… Elle est plutôt… Elle n’est pas très… Quant au papy !…
La dame de la DDASS a eu l’air de comprendre.
Moi, ils m’agaçaient tous les deux avec leurs sous-entendus. Que de chichis ! Pourquoi ne pas dire clairement que Maman cuve son vin toute la journée et que Papy est maboul, qu’on doit l’attacher pour pas qu’il casse tout dans la maison et le surveiller pour pouvoir le détacher avant qu’il chie et pisse sous lui !
Après, on a eu droit à une séance de morale, comme le faisait la Tartine Mariol. Sauf que la nouvelle était moins dure. Elle nous regardait même très gentiment quand elle disait « Vous comprenez ? », mais c’était le même bla-bla que l’autre. Leur administration doit leur faire apprendre par cœur ce discours ringard et emmerdant… Nous, on n’écoutait pas. Mais on la regardait en faisant « Oui, oui » de temps en temps. Ça lui a suffi, et elle a fini par partir.
— C’est fou c’que ça pue, a dit Papa. Ouvrez les fenêtres.
Nous, on n’était pas trop d’accord. Le parfum de la dame qui s’était accroché aux murs nous plaisait bien. C’était quand même plus agréable que l’odeur de chiottes du cagibi de Papy. Et puis, ça caillait dur, dehors.
— Nom de Dieu ! Les fenêtres que j’ai dit ! Ils vont obéir, ces petits sagouins ? qu’il a gueulé.
Alors on s’est bougés et, à cause des courants d’air, on a fait comme d’habitude : pour empêcher les portes de claquer, on les a calées avec les dicos. Le Larousse suffisait dans la cuisine, mais le Robert était un peu juste pour la grande pièce. Ça fait longtemps qu’on le dit à Papa : faut toujours repousser la porte, le Micro, même « plus », il est pas assez lourd… Enfin, avec un peu de chance, son copain brocanteur nous dégottera bien une encyclopédie en plusieurs volumes un de ces jours…
Y’a pas de doute, les dicos, c’est vach’ment utile !

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Maour · il y a
Bonjour Joëlle !
Je suis dans un train, au départ de Bordeaux, et j’ai votre texte entre les mains ! Je vous en dirai des nouvelles ;)

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Maour · il y a
Très pince sans rire ! N’étiez-vous pas un peu désabusée à l’epoque de la rédaction ? Par des parents d’élèves peu impliqués dans la scolarité de leurs rejetons...? ^^
Quoi qu’il en soit, la situation est cocasse ! J’espere aussi vous faire sourire avec mon nouvel épisode des Schnouilleurs... si vous avez deux minutes ;)

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Joëlle Brethes · il y a
Coucou, Maour, merci pour votre nouveau passage sur ma page :)
Moi, désabusée ? Nooooon ! mais "tristement" amusée par une situation dont j'ai grandement exagéré la cocasserie ;-)

Ne vous inquiétez jamais pour vos œuvres ; j'ai opté pour une politique très simple: il y a certains concours pour lesquels je lis tous les textes (Le Harry Potter en fait partie) ; concernant les GP, je lis les œuvres les plus courtes ET celles de mes électeurs. Je lis bien sûr tous les finalistes.
Quant aux textes libres, j'en loupe beaucoup car il m'est impossible de suivre tous mes abonnés (plus de 1500)
Voilà, vous savez (presque) tout ;-)
En tout cas, j'ai relevé ce matin les noms d'une vingtaine d'auteurs allant à l'abordage et que je vais accompagner ;-) Vous en faites partie !
Bonne après-midi.
Amitiés.

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Diamantina Richard · il y a
Bonjour Joëlle, super chouette ton texte ! J'ai adoré ! Bises
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Joëlle Brethes · il y a
J'en suis ravie, Diamantina ! Merci beaucoup !
Amitiés :-)

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Anne Marie Menras · il y a
Là on est dans les Misérables, quoique les Thénardier auraient sans doute revendus les dicos à prix d'or...
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Joëlle Brethes · il y a
Lol ! Mais vous avez tout à fait raison ! ;-) ;-) ;-)
Merci pour ce nouveau soutien à mes textes !

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Serge Debono · il y a
Une immersion directe dans le vif du sujet, une atmosphère qui sonne très authentique et un ton parfaitement adapté à ce genre d'histoire. J'adhère complètement à votre vision, Joelle. Aussi bien sur le cliché des pauvres gens sans cervelle que pour les dictionnaires. Bravo ;-)
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Joëlle Brethes · il y a
Merci de nouveau pour votre amical intérêt pour mes textes, vos votes et les compliments dont vous n'êtes pas avare ! Il va falloir que je surveille mes prochaines productions afin de ne pas vous décevoir !
Bonne soirée ! :)

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Francine Lambert · il y a
Une excellente idée pour recycler les vieux dicos ! "Y’a pas de doute, les dicos, c’est vach’ment utile !" Au-delà de l'humour j'ai adoré l'atmosphère de votre récit et la vivacité de votre style tout à fait adaptée à la situation. Le portrait de l'assistante sociale, brossé du point de vue de l'enfant, est particulièrement savoureux . . . Ce texte constitue à lui tout seule une petite chronique sociale !
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Joëlle Brethes · il y a
Merci pour ce sympathique commentaire, Francine. Je suis fière que ce texte ouvre la voix au recyclage de ces pauvres vieux dicos supplantés par leur petits frères en ligne ;-) ;-) ;-)
J'apprécie en outre que les lecteurs viennent "aimer" mes vieux textes ! :)
Bon Week-end et à bientôt !
Bises.

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Pacotille · il y a
Nouveau venu sur le site, je découvre seulement votre texte qui m'a fait sourire et peut-être même d'avantage. Le décor est campé. On imagine la scène. Tout s'enchaîne à merveille. Les réparties sont cocasses. Le style est frais, sans fioritures. L'idée est géniale. Un régal.
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Joëlle Brethes · il y a
Quel gentil commentaire, pour lequel je vous remercie ! :-)
Bonne journée et... à bientôt :-)

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Christine Śmiejkowski · il y a
Les dicos ça sert à tout et même à trouver le verbe aimer !
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Joëlle Brethes · il y a
Tout à fait, Christine. Merci ! :)
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Antoine Finck · il y a
Tant qu'ils ne tapent pas sur Papy avec les dicos ! Un très bon moment.
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Joëlle Brethes · il y a
Héhé... les dicos sont multi-usages ! Alors... ;-)
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Joëlle ( ^_^)
Venant de votre texte "C'était pas pour du beurre !", je me pose la question si ce style de phrasé familier est présent dans la plupart de vos textes ( si c'est un choix de style) ou si c'est le fruit du hasard qui me même de l'un à l'autre ?
J'ai beaucoup aimé cette histoire quelque part touchante, drôle et qui, sous des traits d'humours très sympathique, aborde un sujet réel. J'ignore, bien entendu, si c'était là votre intention mais je trouve original d'avoir fait ce choix là si c'est le cas. Je retrouve votre écriture que j'ai apprécié dans le texte précédent et j'ai bien aimé aussi le style "enfantin" du personnage que vous avez su vous approprier. J'en ai même regretté de voir arriver la fin cette fois-ci car j'aurais aimé en savoir un peu plus sur cette famille, certes particulières, mais attachante tout de même. J ene regrette pas vos invitations du jour, sincèrement. Dans un univers différent, je vous proposerais bien "A toi Lulu" à la lecture. ( ^_^)

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Joëlle Brethes · il y a
Coucou, JigoKu Kokoro, votre commentaire m'amuse car je réalise que je vous ai en effet dirigée vers deux textes qui ont une "parenté linguistique" : j'ai grandi dans un milieu très modeste, ce qui n'explique en fait pas grand chose car chez nous, on parlait "bien" ;-) mais mon subconscient veille au grain et fait tout pour que je garde en tête l'atmosphère de ce que j'ai vécu à une certaine époque.
Serez-vous étonnée si je vous dis que j'écris dans tous les genres : Conte, théâtre, nouvelle, poésie classique, slam (je suis slameuse) et même roman puisque je viens de "commettre mon premier vrai roman (c.a.d un récit long ! il pèse un peu moins de 250 p) et dans tous les styles : policier, fantastique... ?
En tout cas, merci de nouveau. Je cours découvrir Lulu et je reviendrai de toute façon sur votre page.
Bonne journée :)

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Georges Marguin · il y a
J'ai relu les dico, j'ai retrouvé des mots de vrai français que je prononçais quand j'étais môme, ça m'a rajeuni.
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Joëlle Brethes · il y a
Merci pour ce commentaire, Georges ! J'espère que tu vas bien. Pour ma part : j'ai la crève et je suis surbookée !...
Bises et bonne fin de week-end. J'ai cru comprendre qu'il neigeait "chez nous" ;-)

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