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Les Devoirs

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Francis Boquel

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Même le dimanche, il y a du travail. Enfin, moi, le samedi, ça ne me suffit pas. Il paraît que je suis d’une lenteur désespérante. À cause des maths, surtout. Papa me traite de poète ! Il paraît qu’en maths, ce n’est pas un compliment. Je ne vois pas ce qu’il y a de poétique à convertir 3,14 en 314. C’est normal, si on convertit les décimètres en millimètres ! Par exemple, 6,4 décimètres, ça fait 640 millimètres. Donc, ça multiplie par 100. Donc, Pi, ça fait 314. Pour calculer le périmètre, il faut multiplier par 314.
Non ?
Alors, c’est que je n’ai encore rien compris. Pour une fois que je déplaçais la virgule dans le bon sens !
D’un autre côté, un abat-jour de 200 mètres de périmètre, ça ne colle pas.
Papa dit qu’il va falloir apprendre à travailler plus vite.
En classe, c’est pire. Sitôt arrivée, je commence par jeter des coups d’œil à droite et à gauche pour voir qui sera le premier à se moquer de moi. Et quand j’ai fini de vérifier, j’ai oublié de quoi il était question ! Alors je souris, pour m’excuser, mais il paraît que ça me donne un air bête. Ou désagréable. Comme si, à ces moments-là, j’avais envie de me faire remarquer !
On me dit : persévère ! Mais je ne fais que ça, de persévérer ! Tellement que je ne sais même plus à quoi je persévère !
Dans les autres matières, ça ne va pas beaucoup mieux. La carte des capitales d’Europe, par exemple, je la savais par cœur ! Au moment crucial, le trou noir ! Alors j’ai jeté des coups d’œil sur mon cahier, en douce, et par miracle, personne n’a vu que je l’avais laissé ouvert.
À l’école, je passe pour une nulle. Il y en a même un qui a dit que je devrais couvrir mes livres et mes cahiers en noir et jaune. Je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire mais j’ai bien vu que ses copains rigolaient. C’est surtout parce que j’oublie tout : j’ai encore oublié trois fois mon agenda la semaine dernière.
Moi, je crois que quand on commence à oublier quelque chose, après, on ne pense plus qu’à ça. À oublier. Enfin, je veux dire qu’on oublie toujours quelque chose. C’est comme une malédiction : on pense à sa trousse, au livre de maths, au cartable, mais on oublie qu’on a oublié son agenda ! Je suis comme un lapin, fascinée par les phares d’une voiture au lieu de se sauver quand elle arrive sur lui. C’est mon père qui fait toujours cette comparaison. Il a raison : je suis fascinée par l’oubli. Les leçons, les poésies, les théorèmes et le cahier de textes : quand je me dis le soir qu’il faudra penser à tout ça, je deviens un petit lapin perdu au milieu de la route, la nuit.
De toute façon, si je pense à le prendre, mon agenda, ça va trop vite pour moi et quand j’ai écrit la moitié des devoirs, ils ont tous déjà fini et je suis toujours la dernière à ranger mes affaires. Hier, je me suis fait attraper : c’est la directrice elle-même qui a remarqué que je n’avais pas tout écrit et elle m’a obligée, devant tout le monde, à terminer à la fin du cours ! Naturellement, j’étais en retard pour le suivant... Bonjour la galère pour rattraper la classe !
Le soir, je n’arrive pas à m’endormir. Alors je rêve qu’en classe je domine mon sujet ! Au tableau, je suis une experte en calcul de périmètres, d’aires, et même de volumes et, la démonstration finie, je jette d’un air négligent la craie qui atterrit juste dans le bac. La classe, quoi ! Tout ce que je n’ai jamais été capable de faire. Et je me dis que demain il va de nouveau falloir tout affronter : le regard des autres dès l’arrivée dans la cour et puis l’entrée en classe, le bruit, les points rouges...
Les points rouges, les maîtres en mettent dans les carnets de ceux qui n’ont pas fait leurs devoirs ou qui se tiennent mal. Certains en mettent parfois à tort et à travers, juste parce qu’ils sont énervés. Moi, je fais tout pour les éviter : du rouge, j’en vois assez comme ça. Dans les cahiers, les copies, et je le sens sur mes joues quand je dois parler. Ce n’est pas pour en rajouter en jouant les affranchies : comme j’oublie toujours tout, le mieux est que je me fasse oublier, moi aussi.
En attendant, je ne sais toujours pas combien de tissu il faudra pour cet abat-jour. Alors le prix de revient la lampe complète... Il faudrait quand même que je sois capable de répondre demain ! Je ne peux quand même pas toujours compter sur les meilleurs ! À tout hasard, je vais regarder dans un catalogue combien ça coûte, une lampe avec un abat-jour en tissu. Ça m’évitera au moins d’avoir l’air bête en disant n’importe quoi. Je n’ai pas envie d’avoir encore les parents sur le dos !
Deux heures ! Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et dans deux heures je dois les affronter à nouveau !
Décidément, je crois que je ne suis pas faite pour l’enseignement.
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Image de Laurence Bourgeois
Laurence Bourgeois · il y a
Superbe ! Moi qui sort d'une heure de devoirs avec mon fiston, forcément, je suis allée lire votre oeuvre, et à défaut de pouvoir voter, je vous donne une voix ! La première ! Bravo.
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