Les deux vieux

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Image de Printemps 2016
Passant dans la ruelle qui donne sur leur demeure, j’aperçois les deux vieux qui me tournent le dos. Assis et rabougris, ils sont face à un feu qui réchauffe la pièce unique de ce rez-de-chaussée. Le plaid qui recouvre leurs jambes frêles est aussi âgé qu’eux. Au milieu, comme un pont entre eux deux, leurs mains posées l’une sur l’autre. Ils ne disent pas un mot ; en tout cas, je n’en ai pas l’impression. L’horloge ne dit plus rien, et depuis belle lurette. Elle ne saurait nous dire depuis combien de temps ces deux-là sont ainsi, assis l’un près de l‘autre, sans un mot mais ensemble.

Ils n’ont plus rien à dire mais ont tout traversé.

Depuis ce banc d’église au milieu du village où leurs regards émus avaient juré, « vingt dieux ! », de s’aimer à jamais ; en passant par la lune, le miel et les aurores qui virent naître l’amour et bien deux, trois bambins ; aux bistrots fréquentés, un peu trop parfois, aux bris de verre, de cœur qu’on ramasse en pleurs ; aux draps froissés, trompés, aux pardons accordés et à ceux arrachés. Aux amertumes enfouies, niées et balayées, aux souvenirs qu’on garde des bons moments passés tout autour d’une table à Noël ou à Pâques ; aux rires de nos enfants qui nous clouaient sur place au lieu de nous ouvrir plus grand la liberté. Aux peurs qui nous retiennent, à celles qui nous font fuir ; aux paroles qu’on hurle et qu’on regrette ensuite, à celles que l’on tait mais qu’on aurait dû dire ; aux aveux, un peu trop, qui n’ont su que blesser. Aux incompréhensions qui meurtrissent un peu ; aux secrets déguisés et à ceux devinés ; aux baisers partagés et à ceux quémandés ; les vieux ont traversé bien des déserts, des feux.

Je me suis demandé combien de fois, pourtant, ils ont rêvé de fuir, de tout recommencer.

Moi qui était en pleine tourmente sentimentale, voir ces deux vieux ainsi assis m’a bouleversé, mais dans quel sens ?

Avais-je envie de ressembler à ces deux-là ? Quel est le prix des sacrifices pour parvenir jusqu’à ce but ? Faut-il aimer à en crever ? Faut-il rester à en saigner, à en faire taire la liberté ? Ces deux vieux-là, sont-ils libres, l’ont-ils été ?

Combien de jours, d’éternités à se frotter, se déchirer, à s’ignorer, se pardonner, se rapprocher, raccommoder ?

Combien de jours à dessécher dans les déserts de solitude alors même que l’on partage la couche d’un autre sans que l’on soit heureux ? Faut-il aimer même pour du faux pendant des jours et des années, jusqu’à atteindre ce jour enfin, d’être assis là face à ce feu qui se consume comme nos âmes et nos lambeaux ?

Faut-il faire fi de nos idées, de nos désirs plus passionnés et éphémères qu’un socle sûr et à long terme pour cimenter l’engagement ?

Qu’en pensent-ils ces deux vieillards ? Regrettent-ils d’être restés ? Sont-ils heureux d’avoir su taire certains secrets et ces envies qui viennent en force telles des vagues qui foutent en vrac tous les serments, châteaux de cartes ?

Ont-ils puisé dans la richesse d’un abri sûr et d’une main, fût-elle sèche ?

Deux vieux à l’aube de l’éternité, se tiennent la main face au foyer. Ils ont juré fidélité, ils ont foiré et sont tombés, mais ils ont su se relever. Ils ont cru bon de continuer et de marcher jour après jour pour que l’amour, bien plus qu’un feu, se grave en eux comme un serment, une constance.

Et qu’importent les vides, les déserts et les pleurs. S’il faut passer par là pour atteindre à ce but, être ensemble et c’est tout.

Et c’est tout ?! Mais, est-ce tout ce que je veux ?

N'ai-je en moi que ce vœu ?

J’ai laissé les deux vieux, j’ai traversé la rue les deux mains dans les poches et j’ai poussé la porte grinçante de l’église. Assis là sur le banc, j’ai commandé une bière et le curé défait a souri tendrement.

Vous y êtes presque, c’est la porte à côté mon brave.

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