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Les Deux Tours

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Rachel Weintraub

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Quelques secondes seulement me séparent du décollage. Les moteurs mugissent déjà de cette plainte grave et sourde qui fait trembler la carlingue tout entière. J’enfonce un peu plus profondément mes doigts dans les accoudoirs et tente d’oublier l’inéluctable poussée qui s’apprête à me projeter loin de ces landes. Je veux tout oublier, mes frustrations, mes sentiments, mes inactions. J’essaie de ne plus penser à rien. J’aimerais ne plus penser du tout. Malgré mes efforts, tes traits ressurgissent et s’imposent sans que je n’y puisse rien faire.

// Cou tendu, sourcils froncés, tête chercheuse. Les lignes immobiles de ta marinière se distinguent aisément au cœur de la foule grouillante, à la quête de mon visage. Je t’observe depuis l’autre bout du terminal et goûte ces dernières secondes de réalité, car ne me restera bientôt plus que de toi des photographies et des souvenirs dilués par le temps. Rien de bien tangible.
L’envie de te rejoindre brûle en moi, j’ai les jambes qui tremblent de vouloir courir. Malgré cela je demeure muet, pétrifié, incapable de t’expliquer les sentiments qui me saignent le cœur. Alors je te laisse franchir ces portes.
Et tandis que ta silhouette étroite disparait, happée par le flot de voyageurs, tout en moi s’effondre. //

Je cligne de mes yeux rougis par les dernières trente heures de vol qui ont vu s’alterner larmes irrépressibles et apathie provoquée. Pour la quatrième fois, les turbines pendues sous chaque aile libèrent un cri de Nazgûl, et une invisible main de géant me plaque dans le fond de mon siège. Après Sydney et Dubaï, Boston est la dernière escale sur le chemin du retour.
Pieds rangés sous mes genoux, capuche rabattue, je ne quitte mon mutisme que par politesse. J’essaie de retenir mes pensées de balayer les cinq derniers mois, mais la léthargie est chose compliquée à maintenir. Mes rétines ternies rejouent les instants de nos premiers jours, alors que j’étais tout juste arrivé à Wellington. Chanceux d’être de ces quelques graphistes de Los Angeles que l’on avait missionnés pour travailler sur le deuxième volet du Seigneur des Anneaux, j’ai temporairement migré chez Weta Digital. La sortie est prévue pour fin 2002, les derniers effets spéciaux doivent être bouclés plus d’un an avant l’échéance, les travailleurs détachés, de retour en Californie une fois la livraison honorée. Me voilà donc réduit à avorter cette parenthèse de vie, tandis que le méridional printemps de septembre éclot à peine.
***
Je me suis brièvement assoupi – vingt minutes tout au plus –, la fatigue y est pour beaucoup. Je frotte le coin de mes yeux pour en chasser les arborescences de sel séché qui naissent à chaque coin. Soudain je sursaute : quelqu’un hurle à l’avant. Echange de regards inquiets entre tous les passagers de la seconde classe. A en croire les bribes qui nous parviennent, une bagarre a éclaté en première. L’une des deux hôtesses s’éclipse pour prêter main forte.
Poussés par la curiosité, deux hommes bien bâtis suivent et s’engagent vers l’avant de l’appareil. Mais n’ont-ils pas fait quelques pas que l’avion est pris d’une secousse. Le râle des moteurs, jusque-là constant, change de tonalité en même temps que nous perdons de l’altitude. Tout le monde a bouclé sa ceinture, sauf les deux types qui se cramponnent du mieux qu’ils peuvent. Déjà quelques personnes pleurent, le reste prie plus ou moins silencieusement. Moi je serre les dents en me maudissant de ne pas être resté auprès de toi.
Après plusieurs minutes de folles embardées, le Boeing semble avoir été stabilisé. Largement éprouvé, aucun des passagers ne tente de se lever. Les haut-parleurs grésillent et une voix accentuée s’en échappe, nous sommant de rester calmes, de ne pas mettre en danger l’avion, et expliquant que nous retournons à l’aéroport. En effet, l’avion entreprend un virage, mais les passagers chuchotent entre eux, peu crédules. Un œil à ma montre : 8h26. Les secondes sont longues, l’hôtesse n’est pas revenue, les murmures autour de moi s’intensifient. Personne encore n’a osé bouger de son siège.
***
Cinq minutes plus tôt, une seconde annonce nous a répété de ne pas bouger, de ne pas « agir stupidement ». Dans le fond, personne ne comprend rien à ce qu’il se passe. Le rideau qui nous sépare de la première classe est toujours tiré. A nouveau, nous sentons nos tympans souffrir de la perte d’altitude, et pour la seconde fois, l’avion vire de bord. Le soleil inonde la cabine d’une lumière dorée. Nous volons assez bas pour apercevoir la terre et la ville en contrebas. La banlieue qui s’étend sur des kilomètres carrés, et bien plus loin la ville. L’anxiété est devenue plus palpable, les chuchotis se sont transformés en voix claires, les autres ont compris quelque chose.
Et c’est alors que je les aperçois au loin, dans l’air bleu-gris du matin, parées de leur majesté miroitante, qui se distinguent du reste de la Skyline.
Les deux Tours...

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RW.JA · il y a
Des nouvelles si proches de la perfection - tant a l'ecrit que dans le traitement du sujet (venant d'auteurs contemporains) - , j'en compte du bout des doigts. Celle-ci en est une. J'ai ete pour ainsi dire ''a bord de l'histoire''. Merci beaucoup.
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Cathy Grejacz · il y a
J’ai aimé pour l’enigme et le style. Bien joué
À bientôt peut-être être chez moi

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Rachel Weintraub · il y a
Merci tes compliments, Cathy, ça fait toujours plaisir de voir passer des curieux ;) !
Je ferai en tour de ton côté avec grand plaisir :)

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Adibro · il y a
Déjà avec "Les deux tours" en titre je me suis interrogé ensuite j'ai lu "Nazgûl" puis carrément "Seigneur des Anneaux" et là je ne pouvais qu'aimer en plus de tout le reste :)
Merci Rachel pour ce texte :)

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Rachel Weintraub · il y a
Je ne sais plus si j'avais répondu à ce commentaire en MP mais ça me fait vraiment chaud au coeur un retour pareil ! Merci Adibro :)
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Gérard Aubry · il y a
Alors, tu m'oublies pour "Apocalypse"? Tant pis! G.A.
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Rachel Weintraub · il y a
Ah dans le genre persistant, vous ne faites pas à moitié ;) !
Désolée de ne pas être passée, j'ai eu une grosse période d'absence. Mais je reviens (avec les beaux jours !) et je passerai sur votre page voir ce qu'il s'y fait en ce moment :).

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Fred Panassac · il y a
Je n'ai deviné que peu avant la fin, même la mention de l'année 2002 ne m'avait pas fait tilter. Je me suis concentrée sur la narration et sur l'action et j'ai vraiment vécu le texte avec empathie pour le personnage. Bravo Rachel, tu poursuis ton chemin avec talent après ton très beau texte du prix Harry Potter et ta place de lauréate pour ton premier ttc dans le Prix Sourire 2018. Tu as toutes mes voix !
P.S. je m'interroge sur l'opportunité de donner un indice dans le titre.
N'ayant pas fait attention au titre j'ai eu l'effet de surprise, un titre neutre aurait peut-être été plus adapté pour permettre de découvrir la chute.

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Rachel Weintraub · il y a
Salut Fred !
Merci pour les beaux compliments que tu m'as faits il y a trois mois maintenant ! Je suis vraiment désolée d'avoir mis tant de temps à répondre, je n'avais pas le coeur à l'écriture ni à la lecture ces derniers... Mais je tenais à répondre à la question que tu avais soulevée ! Dans le cas des nouvelles à chute, j'aime bien délivrer la vérité au dernier moment, tout en ayant semé des indices tout au long du récit, y compris dans le titre !
Mon objectif, à chaque nouvelle de ce genre, c'est que le lecteur se disent, à la seconde lecture, "Ah mais c'est pour ça !". Avec Les Deux Tours en titre, et un premier paragraphe décrivant un décollage, c'était vendu. Alors j'ai essayé de détourner l'attention du plus grand nombre avec le tome 2 du Seigneur des Anneaux. (Merci aux réa d'avoir sorti le fim pile quand ça m'arrangeait ! C'est le genre de coïncidences que je ne peux ignorer.)
Pour répondre plus clairement à ta question : j'en fais un défi personnellement ! Glisser des indices bien dissimuler.

J'espère que tu passes une bonne période de fêtes :)

Rachel

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Sylvie Neveu · il y a
Énigmatique malgré le titre qui guide sur une piste un peu prévisible
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jc jr · il y a
Se servir du 11/09, il fallait oser, mais c'est bien fait. Vous avez mes voix et une invite à découvrir " l'essentiel " dans un autre prix...
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Polotol · il y a
Fiction ou réalité? L'intro est inconsciemment liée à une profonde inconnue.;; Bien vu. A.+
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Rachel Weintraub · il y a
Fiction pour l'enchainement d'événements qui ont mené notre narrateur jusque dans la carlingue de cet avion, histoire pour ce qui est des faits, réalité en ce qui concerne les émotions :).
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Aëlle · il y a
J'apprécie beaucoup le lien entre l'œuvre de Tolkien et l'attentat du 11 septembre.
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Rachel Weintraub · il y a
Tout est parti d'un avion. J'ai réalisé l'atroce coïncidence qui gravite autour des "Deux Tours" au tout dernier moment. Et là, il ne m'était plus possible de penser une autre intrigue ! Le pire dans tout cela, c'est que je n'ai même pas eu à modifier les dates...
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Chantal Sourire · il y a
Une belle trouvaille, je vote !
Je suis en lice avec l'âne et la moto...

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Gérard Aubry · il y a
Quoi dire? Rien! Je n'avais pas pensé vivre cet événement de cette façon! Bravo! Pouvez-vous lire "Nos ombres", "Mon dernier saut" et "Apocalypse" ? Merci!G.A.
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Ginette Vijaya · il y a
Et ce fut le cataclysme ! Des destins qui vont se déchiqueter .
Je concours aussi avec le texte " De roues en roues " .

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Joëlle Brethes · il y a
Oups… je déglutis et ferme les yeux en attendant le mortel impact !...
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Il est toujours fascinant de voir des destinés se briser alors qu'il y a eu a un moment donné une alternative.
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Aurélien Azam · il y a
C'est encore un magnifique texte que tu nous proposes, Rachel, avec ta plume toujours aussi efficace qu'à l'accoutumée. :) J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce TTC, je prends donc le temps de détailler mes impressions sur ton texte.

Pour l'intrigue : La chute ne m'a pas surpris, bien que le travail pour l'amener progressivement soit remarquable. Cela est du au fait que "les deux tours" évoquent immédiatement le 11 septembre pour moi, d'autant plus quand on les associe au thème "vroum" : la deadline pour 2002 et le septembre tout juste éclot m'ont conforté dans cette première idée. Néanmoins, l'idée d'associer ces deux tours funestes à celle du deuxième volet cinématographique du Seigneur des Anneaux est sacrément bien vue, flippante même. Concernant l'histoire personnelle du narrateur, c'est une bonne idée pas assez exploitée, trop floue. Les mouvements et la prise de contrôle de l'avion sont bien retranscrits. La chute est percutante, idéale pour cette histoire et tragique pour l'Histoire.

Pour les personnages : Je ne me suis pas identifié à tes protagonistes pour une simple raison : tous sont anonymes, et confondus dans la panique grandissante. Les flash-backs apportent néanmoins de la profondeur et de la chaleur à ton narrateur, en lui donnant une carrière de graphiste et des sentiments délités par l'avion.

Pour l'esthétique : L'ensemble est écrit avec l'élégance et l'assurance d'un destin tout tracé et inarrêtable. J'ai adoré ton 3eme paragraphe "Je cligne de mes yeux rougis..." qui frôle le sublime de par son efficacité de plume et de récit. En revanche, tes deux premiers paragraphes présentent des imprécisions de description et de direction qui ont gêné ma lecture. Qui est le narrateur, qui est cet homme (cette femme ?) qui voit le narrateur s'envoler vers la mort, et avec quelle temporalité ? Malgré ce brouillard ensommeillé de début de texte, on ne peut qu'admirer le travail sur la langue réalisé pour ce texte, c'est un délice à lire pour les rythmiques douces-amères du début et les images ombragées, orageuses. Bravo pour le "cri de Nazgul" et le "méridional printemps de septembre éclot à peine"

Pour l'univers : C'est comme toujours ton point fort. Le travail derrière les mots est époustouflant. Par-delà la carlingue de l'oiseau d'enfer, se confondent les évocations documentées du 11 septembre, d'une des plus grande épopée fantasy de tous les temps, et de la vie simplement touchante d'un graphiste (qui existe, à n'en pas douter te connaissant !), innocent fauché par l'absurde réel... Au final, ce texte aux horizons enchainés réussit le tour de force de nous faire voyager, douter, écarquiller les yeux, pleurer : c'est un hypnotique anneau de sang où les voix des damnés résonnent longtemps après lecture. Je te tire mon chapeau.

Au final, j'ai la sensation d'avoir lu un grand, grand texte, où affleurent néanmoins des imperfections qui me semblent issues d'une écriture trop hâtive. Ce texte n'est donc pas le texte le mieux écrit/orchestré de ce concours ; en revanche, c'est sans contexte celui qui m'a le plus marqué, le plus abasourdi, le plus interpelé, parmi tous les récits de ce concours. Je lui souhaite donc beaucoup de succès, qu'il ne manquera pas d'avoir.
A bientôt ! ;)

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Rachel Weintraub · il y a
Salut Aurélien ! Et merci pour cette critique aussi détaillée que d'ordinaire ! Encore une longue liste de remarques éclairées et de compliments qui font chaud au coeur ! Je vais donc y répondre point par point !

Pour l'intrigue :
Je voulais la chute surprenante (dommage), mais j'ai voulu semer les indices de cette énigmes tout en détournant l'attention avec la peine de coeur du narrateur. Pour les énoncer :
- le titre (en y repensant, je l'aurais renommé "Tolkien et les deux tours"),
- le fait que cela se passe dans un avion
- la temporalité : cela se passe en septembre de l'année qui précède 2002
- le fait que le narrateur rentre en Californie, et qu'il passe par Boston
Ce à quoi s'ajoute des détails comme l'hôtesse qui ne revient pas (l'une des victimes tuées avant l'impact), les deux annonces (la première à 8h26), la marque de l'avion, la météo dégagée, le fait que les passagers aient compris ce qui leur arriveraient avant l'impact, la rapidité de la fin... J'ai voulu retranscrire le plus fidèlement possible l'événement à partir des informations disponibles, en extrapolant le moins possible.
Ce que je trouve flippant dans notre histoire, c'est la simultanétité de cette attentat et la sortie du film !
Concernant l'histoire du narrateur, elle est floue car son histoire avait pour fonction première de distraire ! Aussi parce que dans le lapse de temps, je n'ai pas pu tout reprendre, tout réorganiser, tout repenser (soumission à 23h58, dimanche soir ^^).
La chute est percutante, mais trop courte à mon goût. Après relecture, j'en aurais bien doublé la taille.

Pour le presonnage :
Initialement, la nouvelle ne devait se concentrer que sur le narrateur, et puis j'ai pensé, "Non, l'histoire est triste, chargée d'émotion, mais cela ne va se solder qu'en une accumulation de lamentations, alors il me faut trouver quelque chose de plus universel. Une cause, un fléau, un événement...". Et puis, après une bonne journée de réflexion, "Les Deux Tours" m'a traversé l'esprit, et tout le reste en a découlé. Je ne pouvais plus ne pas exploiter l'idée !
Et puis si tout le monde est anonyme, c'est parce que le personnage principal n'est autre qu'une voix intérieure avec une histoire fictive. Et les autres personnages lui sont anonymes. Alors en effet, on suit une foule entière de complet anonymes.

Pour l'esthétisme :
Contente que tu aies apprécié les tournures que tu me recites ^^.
En effet, le début est un peu brumeux. Là encore, j'aurais apprécié avoir le temps de tout reprendre. Mais peut-être ma version corrigée aurait-elle était tout aussi brumeuse car c'est l'état mental de ce voyageur : il a déjà passé 30h de vol, entre somnolence et larmes, à ne penser qu'à la vie qu'il a perdue. Après tant de temps, on perd la notion du temps, toutes les pensées se répètent, on tourne en rond dans sa propre boîte, et l'on n'a nulle part où aller, coincé que l'on est entre un hublot et un voisin trop intrusif.

Pour l'univers :
Heureuse de lire que le cocktail n'a pas semblé trop artificiel !

Voilà pour ma réponse :) Tu cerns toujours aussi bien mes textes, et va chercher dans les détails en tirer la moindre once de sens ! Encore merci pour ton temps et tes mots ! Je passerai aussi sur la tienne, que j'ai franchement adorée !

A plus Aurélien !

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Vallerie · il y a
Waouh... c'est violent. Imparable !
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Luce des prés · il y a
Un texte très émouvant ! +5
J'ai un haïku en compétition, si ça vous dit...
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-bouquet-de-fleurs-3

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Sylvie Talant · il y a
+ 5 pour ce TTC bien écrit, émouvant, comme vécu et pour ne jamais oublier.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite, prenante et fascinante, Rachel ! Un grand bravo !
Mes voix ! Une invitation à venir déguster et apprécier “Grappes de Raisins”
qui est également en lice pour le Grand Prix Hiver 2019. Merci d’avance et
bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grappes-de-raisins

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