3
min

Les Deux Tours

Image de Rachel Weintraub

Rachel Weintraub

115 lectures

95

Quelques secondes seulement me séparent du décollage. Les moteurs mugissent déjà de cette plainte grave et sourde qui fait trembler la carlingue tout entière. J’enfonce un peu plus profondément mes doigts dans les accoudoirs et tente d’oublier l’inéluctable poussée qui s’apprête à me projeter loin de ces landes. Je veux tout oublier, mes frustrations, mes sentiments, mes inactions. J’essaie de ne plus penser à rien. J’aimerais ne plus penser du tout. Malgré mes efforts, tes traits ressurgissent et s’imposent sans que je n’y puisse rien faire.

// Cou tendu, sourcils froncés, tête chercheuse. Les lignes immobiles de ta marinière se distinguent aisément au cœur de la foule grouillante, à la quête de mon visage. Je t’observe depuis l’autre bout du terminal et goûte ces dernières secondes de réalité, car ne me restera bientôt plus que de toi des photographies et des souvenirs dilués par le temps. Rien de bien tangible.
L’envie de te rejoindre brûle en moi, j’ai les jambes qui tremblent de vouloir courir. Malgré cela je demeure muet, pétrifié, incapable de t’expliquer les sentiments qui me saignent le cœur. Alors je te laisse franchir ces portes.
Et tandis que ta silhouette étroite disparait, happée par le flot de voyageurs, tout en moi s’effondre. //

Je cligne de mes yeux rougis par les dernières trente heures de vol qui ont vu s’alterner larmes irrépressibles et apathie provoquée. Pour la quatrième fois, les turbines pendues sous chaque aile libèrent un cri de Nazgûl, et une invisible main de géant me plaque dans le fond de mon siège. Après Sydney et Dubaï, Boston est la dernière escale sur le chemin du retour.
Pieds rangés sous mes genoux, capuche rabattue, je ne quitte mon mutisme que par politesse. J’essaie de retenir mes pensées de balayer les cinq derniers mois, mais la léthargie est chose compliquée à maintenir. Mes rétines ternies rejouent les instants de nos premiers jours, alors que j’étais tout juste arrivé à Wellington. Chanceux d’être de ces quelques graphistes de Los Angeles que l’on avait missionnés pour travailler sur le deuxième volet du Seigneur des Anneaux, j’ai temporairement migré chez Weta Digital. La sortie est prévue pour fin 2002, les derniers effets spéciaux doivent être bouclés plus d’un an avant l’échéance, les travailleurs détachés, de retour en Californie une fois la livraison honorée. Me voilà donc réduit à avorter cette parenthèse de vie, tandis que le méridional printemps de septembre éclot à peine.
***
Je me suis brièvement assoupi – vingt minutes tout au plus –, la fatigue y est pour beaucoup. Je frotte le coin de mes yeux pour en chasser les arborescences de sel séché qui naissent à chaque coin. Soudain je sursaute : quelqu’un hurle à l’avant. Echange de regards inquiets entre tous les passagers de la seconde classe. A en croire les bribes qui nous parviennent, une bagarre a éclaté en première. L’une des deux hôtesses s’éclipse pour prêter main forte.
Poussés par la curiosité, deux hommes bien bâtis suivent et s’engagent vers l’avant de l’appareil. Mais n’ont-ils pas fait quelques pas que l’avion est pris d’une secousse. Le râle des moteurs, jusque-là constant, change de tonalité en même temps que nous perdons de l’altitude. Tout le monde a bouclé sa ceinture, sauf les deux types qui se cramponnent du mieux qu’ils peuvent. Déjà quelques personnes pleurent, le reste prie plus ou moins silencieusement. Moi je serre les dents en me maudissant de ne pas être resté auprès de toi.
Après plusieurs minutes de folles embardées, le Boeing semble avoir été stabilisé. Largement éprouvé, aucun des passagers ne tente de se lever. Les haut-parleurs grésillent et une voix accentuée s’en échappe, nous sommant de rester calmes, de ne pas mettre en danger l’avion, et expliquant que nous retournons à l’aéroport. En effet, l’avion entreprend un virage, mais les passagers chuchotent entre eux, peu crédules. Un œil à ma montre : 8h26. Les secondes sont longues, l’hôtesse n’est pas revenue, les murmures autour de moi s’intensifient. Personne encore n’a osé bouger de son siège.
***
Cinq minutes plus tôt, une seconde annonce nous a répété de ne pas bouger, de ne pas « agir stupidement ». Dans le fond, personne ne comprend rien à ce qu’il se passe. Le rideau qui nous sépare de la première classe est toujours tiré. A nouveau, nous sentons nos tympans souffrir de la perte d’altitude, et pour la seconde fois, l’avion vire de bord. Le soleil inonde la cabine d’une lumière dorée. Nous volons assez bas pour apercevoir la terre et la ville en contrebas. La banlieue qui s’étend sur des kilomètres carrés, et bien plus loin la ville. L’anxiété est devenue plus palpable, les chuchotis se sont transformés en voix claires, les autres ont compris quelque chose.
Et c’est alors que je les aperçois au loin, dans l’air bleu-gris du matin, parées de leur majesté miroitante, qui se distinguent du reste de la Skyline.
Les deux Tours...

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très courts
95

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RW.JA
RW.JA · il y a
Des nouvelles si proches de la perfection - tant a l'ecrit que dans le traitement du sujet (venant d'auteurs contemporains) - , j'en compte du bout des doigts. Celle-ci en est une. J'ai ete pour ainsi dire ''a bord de l'histoire''. Merci beaucoup.
·
Image de Cathy Grejacz
Cathy Grejacz · il y a
J’ai aimé pour l’enigme et le style. Bien joué
À bientôt peut-être être chez moi

·
Image de Rachel Weintraub
Rachel Weintraub · il y a
Merci tes compliments, Cathy, ça fait toujours plaisir de voir passer des curieux ;) !
Je ferai en tour de ton côté avec grand plaisir :)

·
Image de Adibro
Adibro · il y a
Déjà avec "Les deux tours" en titre je me suis interrogé ensuite j'ai lu "Nazgûl" puis carrément "Seigneur des Anneaux" et là je ne pouvais qu'aimer en plus de tout le reste :)
Merci Rachel pour ce texte :)

·
Image de Rachel Weintraub
Rachel Weintraub · il y a
Je ne sais plus si j'avais répondu à ce commentaire en MP mais ça me fait vraiment chaud au coeur un retour pareil ! Merci Adibro :)
·
Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
Alors, tu m'oublies pour "Apocalypse"? Tant pis! G.A.
·
Image de Rachel Weintraub
Rachel Weintraub · il y a
Ah dans le genre persistant, vous ne faites pas à moitié ;) !
Désolée de ne pas être passée, j'ai eu une grosse période d'absence. Mais je reviens (avec les beaux jours !) et je passerai sur votre page voir ce qu'il s'y fait en ce moment :).

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Je n'ai deviné que peu avant la fin, même la mention de l'année 2002 ne m'avait pas fait tilter. Je me suis concentrée sur la narration et sur l'action et j'ai vraiment vécu le texte avec empathie pour le personnage. Bravo Rachel, tu poursuis ton chemin avec talent après ton très beau texte du prix Harry Potter et ta place de lauréate pour ton premier ttc dans le Prix Sourire 2018. Tu as toutes mes voix !
P.S. je m'interroge sur l'opportunité de donner un indice dans le titre.
N'ayant pas fait attention au titre j'ai eu l'effet de surprise, un titre neutre aurait peut-être été plus adapté pour permettre de découvrir la chute.

·
Image de Rachel Weintraub
Rachel Weintraub · il y a
Salut Fred !
Merci pour les beaux compliments que tu m'as faits il y a trois mois maintenant ! Je suis vraiment désolée d'avoir mis tant de temps à répondre, je n'avais pas le coeur à l'écriture ni à la lecture ces derniers... Mais je tenais à répondre à la question que tu avais soulevée ! Dans le cas des nouvelles à chute, j'aime bien délivrer la vérité au dernier moment, tout en ayant semé des indices tout au long du récit, y compris dans le titre !
Mon objectif, à chaque nouvelle de ce genre, c'est que le lecteur se disent, à la seconde lecture, "Ah mais c'est pour ça !". Avec Les Deux Tours en titre, et un premier paragraphe décrivant un décollage, c'était vendu. Alors j'ai essayé de détourner l'attention du plus grand nombre avec le tome 2 du Seigneur des Anneaux. (Merci aux réa d'avoir sorti le fim pile quand ça m'arrangeait ! C'est le genre de coïncidences que je ne peux ignorer.)
Pour répondre plus clairement à ta question : j'en fais un défi personnellement ! Glisser des indices bien dissimuler.

J'espère que tu passes une bonne période de fêtes :)

Rachel

·
Image de Sylvie Franceus
Sylvie Franceus · il y a
Énigmatique malgré le titre qui guide sur une piste un peu prévisible
·
Image de Jcjr
Jcjr · il y a
Se servir du 11/09, il fallait oser, mais c'est bien fait. Vous avez mes voix et une invite à découvrir " l'essentiel " dans un autre prix...
·
Image de Polotol
Polotol · il y a
Fiction ou réalité? L'intro est inconsciemment liée à une profonde inconnue.;; Bien vu. A.+
·
Image de Rachel Weintraub
Rachel Weintraub · il y a
Fiction pour l'enchainement d'événements qui ont mené notre narrateur jusque dans la carlingue de cet avion, histoire pour ce qui est des faits, réalité en ce qui concerne les émotions :).
·
Image de Aëlle
Aëlle · il y a
J'apprécie beaucoup le lien entre l'œuvre de Tolkien et l'attentat du 11 septembre.
·
Image de Rachel Weintraub
Rachel Weintraub · il y a
Tout est parti d'un avion. J'ai réalisé l'atroce coïncidence qui gravite autour des "Deux Tours" au tout dernier moment. Et là, il ne m'était plus possible de penser une autre intrigue ! Le pire dans tout cela, c'est que je n'ai même pas eu à modifier les dates...
·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Une belle trouvaille, je vote !
Je suis en lice avec l'âne et la moto...

·