3
min

"Les deux pieds, les deux mains dans la M..."

Image de Morane Bob

Morane Bob

180 lectures

22

“Rupak, encore ?”
Les deux pieds dans l’eau, torse nu, Rupak leva la tête. Son aïeul se tenait sur le pont vétuste qui enjambait le ruisseau dans lequel il se trouvait. L’adolescent grogna et se remit à son occupation.
« Laisse-moi tranquille. »
Rupak saisit un sac en plastique qui flottait devant lui et plissa du nez sous l’odeur épouvantable qui s’y échappait.
«  Retourne plutôt travailler. Tu ne gagnes rien à faire ça ! Chaque jour il en vient la même quantité et chaque jour cela repart ».
Le jeune Indien toisa l’ancien du regard et jeta un reste de bouteille dans un de ses paniers. Tous les jours, des passants différents. Tous les jours, la même remarque.
«  Peut-être que d’en avoir moins, l’eau sera moins dégueu. Peut-être que Mère aurait pas été malade si y avait eu quelqu’un comme moi, pour ramasser toute cette merde. Peut-être que si tout ça avait été fait avant, et en amont, on aurait encore de quoi manger de la part du ruisseau ! S’emporta Rupak. J’en ai marre, Mananeeya ! »
« Ta mère mourra du poison de l’eau. Ton voisin s’intoxiquera aussi. Je serais sûrement emporté par ce que je bois, et toi aussi Rupak. Les dieux le veulent ainsi, accepte-le.
- Les dieux ne polluent pas les rivières ! rétorqua amèrement le jeune homme. »
Rupak, furieux, pointa du doigt un endroit au-delà de leur vision :
« Ce sont eux, dans la ville, qui jettent leurs ordures. »
Il pointa la direction opposée avec vigueur
«  Et eux aussi, là, dans leurs bateaux puants ! Regarde ! Regarde la couleur de l’eau ! Et tout ce qui s’attache à ma peau ! Je suis plus gris que marron ! T’imagines ? Ce qu’on avale ?
- Tu ne peux malheureusement rien y faire. Cesse de t’acharner.
- RUPAAAAAK ! Le boulot va reprendre ! »
Son cousin venait d’apparaitre au détour d’une ruelle avant de disparaitre tout aussi rapidement.
«  Oublie ton ramassage de déchets. Tu ne vas pas mourir du jour au lendemain d’un tas d’ordures flottant, conclut le vieil homme avant de disparaitre à son tour. »
Résigné, Rupak balança un tube en PVC hors de l’eau et se hissa sur la berge. Une serviette sale essuya ses jambes et il râla en découvrant une blessure qu’il avait dû se faire dans l’eau. Il accrocha ses paniers à distance des piétons et du courant d’eau pour courir, ensuite, à la suite de son cousin.
Les chantiers navals avaient toujours du travail à fournir. Rupak embauchait dans l’un d’eux.
«  Salut Rupak !
- Salut.
- Woah ! Toujours renfrogné à ce que je vois !
- Ouais.
Il grinça des dents avec amertume. Sa mauvaise humeur était à la hauteur de son impuissance face à sa collecte quotidienne. Le discours du vieux avait rajouté de l’huile sur le feu. Enfin, son dépit s’était accru en arrivant sur son lieu de travail, où, après les docks en bois, se trouvait un véritable îlot de détritus. Même le sillon, après le passage de quelques barques, était formé d’un tas de débris.
Rupak lorgna méchamment l’horizon de l’océan. Un bateau géant paressait. La silhouette du pont volumineuse était difforme, gonflée par des centaines voire des milliers de tonnes de poubelles compactées desquelles s’échappaient des filets de fumée. Crachant des gaz toxiques suite à la combustion des ordures, souillant la mer des rebus de villes après un coup de vent, l’organe malade de la région, c’était bien le cargo.
Mais aujourd’hui, quelque chose n’allait pas.
«  Eh ! Il se passe quoi là-bas ! Pourquoi ils ne brûlent plus ?
- Apparemment, y a eu une rampe qui s’est détachée. Plusieurs blocs sont tombés dans la flotte. Alors pour réparer, ils ont dû rendre l’environnement plus sécurisé, répondit le patron de Rupak. Toi et Sarthak, vous allez leur apporter le matos pour les réparations.
- Quels merdeux ! Ils foutent le bordel et veulent notre aide !?
- Ouais. Parce que je te paie et que je reçois du fric pour faire ce boulot.
- Remballe tes principes, mon petit, intervint Sarthak. Toute façon, on part ».
L’adolescent soupira et obéit. Il sauta dans l’embarcation et attrapa une perche. La progression entre tous les obstacles flottants était généralement lente pour éviter que l’hélice du moteur percute ou s’enroule dans un déchet indésirable. Lui avec sa perche, il poussait rageusement les immondices. Une fois hors de la terre en plastique, Sarthak mit les gaz. Le navire était moche, rouillé : agonisant. L’odeur carbonisée mêlée à celle de la déchetterie irritait la gorge.
«  Rupak, prépare l’ancre ! »
Le géant de fer, Rupak pouvait le caresser de la main. Il n’aimait pas du tout la promiscuité avec le navire et encore moins les déchets qui remontait à la surface de l’océan turbide. L’atmosphère était malsaine. Debout sur l’avant du bateau et l’ancre à la main, il avait la chair de poule.
Des hurlements les firent tout deux lever la tête et avant qu’ils n’aient pu comprendre ce qui se passait, un énorme bloc glissait lentement hors du bateau. Sarthak réagit trop violemment. Le bateau se propulsa sur le côté. Rupak, déséquilibré, bascula dans l’eau. Sonné, il ingurgita de l’eau, remonta à la surface et cracha. Toussant et régurgitant l’eau qui pénétrait dans sa bouche, il eut le goût désagréable de l’eau polluée. Effrayé, il se débattit pour quitter le plus rapidement possible cet endroit de malheur et n’eut pas la chance d’entendre. Il ne vit que le visage déformée de terreur de son collègue tournée vers le ciel. Un seul coup d’œil lui permit de comprendre l’inévitable. Le bloc chutait. Au dessus de sa tête.

PRIX

Image de 3ème édition

Thèmes

Image de Très très courts
22

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Claude Moorea
Claude Moorea · il y a
Un texte noir, très noir sur un sujet qui me tient à cœur. J'ai habité en Bretagne un endroit où il était dangereux de boire de l'eau au robinet tellement le taux de nitrates était élevé, et les côtes de Bretagne ont été polluées si souvent par des marées noires qui auraient pu être évitées...
·
Image de Morane Bob
Morane Bob · il y a
Claude Moorea, désolée pour la réponse tardive et merci beaucoup de votre commentaire ! J'ai vécu aussi en Bretagne. Je ramasse souvent les déchets quand je me promène sur la plage et je désespère ! Je suis fatiguée de voir l'impact de l'homme sur la nature. Surtout que cet impact nous retombe dessus (comme l'eau des robinets)
·
Image de Painou
Painou · il y a
c'est dans un Beau Regard que sed trouve la clé de mon pseudo
·
Image de Grabier
Grabier · il y a
Ce cours d'eau, n'est ce pas le Jauron....? que les habitants d'Espirat nomment le Merdansson
·
Image de Morane Bob
Morane Bob · il y a
Nope, Même le Jauron parait plus clair ! Un exemple : http://www.regardsurlemonde.fr/blog/le-citarum-lun-des-fleuves-les-plus-pollue-au-monde
·
Image de Liane 69
Liane 69 · il y a
avec la bénédiction de St Rémy.....
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Problème (inquiétant) d'actualité. Récit bien écrit et vivant Une suite ? Mon vote.
Je vous invite à aller consoler mon Ombrecito qui a perdu son ombre et qui est en cavale avec moi. Merci.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ombrecito-acrostiche

·
Image de Gerard du Vingt-quatre
Gerard du Vingt-quatre · il y a
Belle réalité reflétant les pollutions inconcientes des humains...!
Beaucoup de répondant Morane. + 1 vote sans hésitation.
Les bipèdes se détruisent à petit feu!

·
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Un texte sensible qui nous ramène à notre comportement. Jeune j'ai fait du camping sauvage. Je me baignais, me lavais dans la rivière avec mes amis. Chose impossible maintenant. L'homme crée sa propre perte. L'argent avant tout. L'environnement est en cause dans votre récit, mais il me fait penser aussi au travail devenu un véritable parcours du combattant à cause du progrès qui en a enlevé beaucoup. Bref, mon vote.
·
Image de Morane Bob
Morane Bob · il y a
Je pense que c'est encore possible de se laver dans les rivières...Surtout ceux hors zones agricoles traitées ou villes. Je ne pointe pas du doigts les agriculteurs, ils font d'énorme effort mais le drainage fait que les rivières ont quelques nitrates en trop. Par contre pour ce qui est des villes...je me pose la question ! Piste à suivre ! Je suis ravie que le texte suscite aussi une pensée pour la mecanisation du travail et l'invasion de la technologie ! En effet, c'est aliénant d'être à la botte du progrès et non le contraire. merci !
·
Image de Lila Rouge
Lila Rouge · il y a
Je n'ai pas vu tout tout de suite que ce texte avait été écrit dans le cadre de la matinale, je l'ai compris en lisant les commentaires. Comme les autres je me suis interrogée, et comme la majorité je pense, j'ai été convaincue par tes explications et ta vision très subtile de la chose. Le sujet est grave, et en soulève des dizaines d'autres, et je ne reviendrai pas dessus car d'autres l'ont fait avant moi. Je voulais surtout féliciter une narration efficace, un style très bon, qui entrainent un réel plaisir de lire.
·
Image de Morane Bob
Morane Bob · il y a
Merci de votre lecture et de votre critique sur mon style. C'est toujours encourageant et formateur !
·