Les derniers rayons de la lune

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Jury
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Thème

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Les derniers rayons de la lune d'automne caressent les épines dorsales des massifs de l'Oisans et du grand Renaud. Ils coulent des sommets enneigés vers le pelage verdoyant des vallées avant de s'évanouir brusquement dans l'unique faisceau blanchâtre d'une lampe frontale. C'est le début d'une lutte acharnée.

Sur l'échine du Prégentil, une route coupe à travers les pâturages d'altitude. La petite-fille d'un des derniers petarons de la vallée suit la langue d'asphalte noire. Elle s'éloigne d'un pas rapide, seule, du village aux toitures d'ardoises. Elle n'en a pas conscience mais le battement clair de l'acier de sa pioche et de sa pelle contre son tamis révèle ses intentions et annonce la fin d'une longue entente.

Un premier avertissement retenti sous la forme d'un hululement lugubre. Une chouette brune striée de blanc tourne au-dessus d'elle à la recherche d'une dernière proie. Sourde à ce qui l'entoure, la marcheuse continue en répétant le plan conçu la veille.

Au deuxième avertissement des chauves-souris dérangées lors de leur dernier repas fuient en la frôlant. Surprise, elle regarde en arrière sans rien percevoir, si ce n'est au loin, l'unique fenêtre allumée du village. C'est son grand-père, inquiet, qui suit la progression de la lampe sur le chemin. Rassurée, elle décide de n'éteindre sa lampe qu'une fois le Col du Solude dépassé.

Les cailloux crissent, le silence l'entoure mais elle reste aveugle aux signaux. L'adversaire se fait menaçant. Dans un virage, une famille de grands corbeaux fait ployer une branche surplombant la route. Troublée, elle avance sous l'ombre de l'arbre centenaire qui craque et se déchire à son passage.

Après le col et les anciens chemins forestiers, elle quitte le sentier pour un raccourci méconnu. Une piste tapissée d'épines brunes d'épicéas qui serpente à travers troncs et racines. L'odeur du sous-bois s'amplifie. Elle se retourne après avoir perçu un mouvement dans les feuilles mortes, mais personne ne semble la suivre.

Par réflexe, elle vérifie ses repères avant de laisser son esprit dériver entre ces arbres familiers. Elle rêve d'une cassure au pied des sommets, telle une plaie ouverte creusée par les derniers éboulements, et en son cœur une veine, un filon d'or. Un succès d'orpailleuse, une course entre cristalliers, une quête solitaire aussi. Son grand-père ne souhaite pas le retour des chercheurs d'or dans ses montagnes.

Soudain, son instinct se réveille. Son pied se suspend dans son mouvement. En dessous des épines, les feuilles s'agitent sous un souffle souterrain. Cela siffle, vrombit de colère. Des feuilles s'écartent, d'autre se transforment en écailles et laissent passer une fine langue fourchue. Une vipère se dresse, hargneuse. Face au serpent agité, elle retire son pied. Doucement, elle recule. La vipère tendue garde sa place et surveille d'un œil inquisiteur le détour de la jeune fille à travers la forêt.

Elle s'enfonce dans la combe creusée par le torrent, longeant les falaises à pic. Accrochée à cette impressionnante muraille blanche, elle tente plusieurs voies pour dépasser le précipice. Un pas après l'autre. Elle trouve un passage et avance quand une pierre débute sa chute silencieuse. Son pied glisse. Elle se rattrape. Le choc se produit un pas plus loin. Chance ou hasard ? Elle a évité de peu un impact capable de briser son casque. Tous ses sens éveillés, elle s'arrête, mais la falaise est muette.

Plus elle approche du rugissement du torrent, plus la cime des pins s'éloigne. La lumière faiblie à travers cette cathédrale végétale. Elle s'accroche à la voix de son grand-père. Pressée de parvenir à la hêtraie qui borde le cours d'eau, elle écrase des champignons qui meurent dans un nuage de spores. Le passage devient impraticable entre les arbustes sauvages et les buissons d'épines. La mousse recouvre les troncs du nord au sud.

Une chose étrange se produit autour d'elle, elle ne reconnait pas cette forêt si familière. Le silence étouffe même le tapage du pic noir. Ses repères la trompent, sa carte la désoriente. Elle entend le torrent sans parvenir à l'atteindre. Elle marche, marche… toujours plus inquiète.
Elle ne connait pas ces lieux. Effrayée, elle veut de rebrousser chemin, renoncer à l'or et à la fierté de la découverte mais ses traces sont perdues. Elle revient sans cesse dans une clairière inconnue où fleurissent les trèfles, thyms, orchidées. Son sac est lourd, égarée, elle s'assoit un instant sur un affleurement rocheux.

Elle se souvient de ses courses dans les montagnes avec son grand-père, ses explications et ses souvenirs liés à chaque détail du paysage. Elle veut rentrer chez eux, s'assoir sur les marches de pierre en compagnie des lézards, entendre au loin les troupeaux remontant les pentes du Prégentil et revoir la vallée se transformer en un tableau unique à chaque heures. Deux larmes, l'une de fatigue, l'autre de nostalgie tombent sur la pierre.

Les gouttes hésitent puis suivent les aspérités du minéral et emportent une pellicule de poussière avant de disparaitre dans la boue. Le soleil traverse enfin le couvercle de chlorophylle et la roche fraichement humidifiée reflète le rayon. Elle est assise sur le filon !

Redevenue superstitieuse, elle se remémore l'histoire des petits gardiens qui perdent ou sauvent les voyageurs dans la forêt. Elle récupère quelques grains de minerai comme souvenir puis elle abandonne sa pioche, en compensation, comme dans les légendes. Elle repart, une fois de plus mais cette fois-ci elle avance dos au torrent.

Les derniers rayons d'une journée d'automne, s'en vont le long du courant de la Lignarre. Sur les pentes, les couronnes des feuillus reflètent les couleurs du coucher du soleil. Dans les maisons de pierre de Villard-Reymond, une fenêtre s'éteint. Le vieux petarone est rassuré, sur la route la lumière de sa petite-fille avance lentement

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Yannick Pagnoux · il y a
Une prose qui navigue entre réel et poésie.
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Volsi Maredda · il y a
assez poétique
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Guil GDéon · il y a
Magique et intemporel !
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Marie Laure Flipo · il y a
Merci pour ce beau texte..poétique et un vocabulaire agréable à lire. J'ai eu plein de plaisir à le dévorer.
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M. Iraje · il y a
... Et je suis revenu pour ces derniers rayons de lune.
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Bruno Flipo · il y a
J'ai beaucoup aimé le texte avec un très beau descriptif qui fait aimer la montagne et l'aventure d'une chercheuse d'or !
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 3 voix. ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
*Le lien du vote*
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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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Christine Śmiejkowski · il y a
J'avais loupé ce joyau mais pas grave, je vote cette fois-ci (+5)
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Leontine Tillier · il y a
Félicitations, bon courage!
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Marie Legrand · il y a
Très bon courage pour la finale ! Félicitations pour l’œuvre!