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Les dernières lettres.

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Otrante

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L’impact des gouttes sur le métal... des gouttes de sueur, sa propre sueur. Penchée sur le corps de l’homme qu’elle venait de poignarder, Jenny entreprit de lui déboutonner la chemise. Un chapelet de minuscules billes en argent usé pendait mollement au cou épais de sa victime. « La chaîne ! » s’exclama Jenny, soulagée. Ses yeux se posèrent alors sur la plaque en métal qui y était accrochée. Un haut-le-cœur, une forte envie de dégueuler. Mais ce n’était pas le moment de flancher... non, pas le moment, elle devait aller jusqu’au bout, authentifier sa victime. Elle s’essuya le front d’un revers de manche et d’un geste fébrile saisit la plaque entre ses doigts. Quelques gouttes de sueur vinrent s’écraser au bord de ses cils, sa vision se brouilla. Elle cligna des yeux pour tenter de lire ce qui était gravé sur la plaque. C’était bien un nom, le sien, sans doute, elle ne s’était pas trompée : Claud...
Mais une tache de sang, le sang de l’homme, masquait les dernières lettres.
L’impact des gouttes de sueur sur le métal...un bruit quasi inaudible, un son qui peu à peu s’amplifiait et se mit à résonner, dans sa tête, comme un glas, le glas annonciateur de sa chute prochaine. La jeune femme fixa la plaque, longuement. Ce morceau de métal grossier était censé mettre un terme à sa quête infernale, il n’y avait plus qu’à lire les dernières lettres... pour être sûre. Elle prit une grande inspiration, ferma les yeux, retint son souffle. Autour d’elle, plus rien n’existait ; disparu le corps inerte de l’homme, le couteau en céramique qui lui avait servi d’arme (sa lame blanche s’était brisée net en rencontrant une côte... bruit sec). Effacé le sang, tout ce sang qui coulait de ses plaies rouges et béantes. Evanouie, aussi, la ruelle sordide encombrée de poubelles malodorantes— celle dans laquelle elle avait entraîné sa victime, quelques minutes auparavant : « Allez viens, on sera à l’abri par ici, suis moi, tu le regretteras pas... », et ces baisers, dégoûtants, dans son cou, et cette langue, baveuse, dans son oreille. « Allez viens...tu le regretteras pas. » Jenny faisait le vide. Jenny pensait à sa nouvelle vie, sa future vie, ailleurs. Loin, très loin. Après « ça », après ces dernières lettres, enfin, elle pourrait passer à autre chose.
Le miaulement d’un chat, prés de son oreille, la ramena à la réalité. Elle ouvrit les yeux, regarda l’animal. Son pelage était d’un gris sale, poussiéreux. À son tour il la fixa de ses yeux jaunes puis se mit à laper le sang qui s’écoulait du ventre de l’homme. Dans sa gueule pendouillait un fin morceau de boyau. Horrifiée, Jenny chassa la bête d’une claque. Elle devait se dépêcher, les mouches elles aussi n’allaient pas tarder à s’inviter au festin. Elle frissonna, secoua la tête comme pour se remettre les idées en place. Elle essuya la plaque de métal et lut les dernières lettres.
Tout à coup, elle se sentit projetée en arrière, comme renversée par un coup de poing invisible. Un vertige. Des papillons noirs devant les yeux. Elle faillit tomber, mais se retint à la chemise de l’homme. Sursaut de sa victime dont le corps lourd se cambra, à peine, puis retomba dans un bruit sourd. Elle regarda, hébétée, ce corps qu’elle venait de poignarder, à trois reprises, le cœur, le foie, les poumons, elle n’avait pas eu le courage de trancher la gorge de l’homme, elle avait eu peur du sang, peur que ça gicle, ça jaillisse, comme une fontaine, ou comme.... Non, elle n’aurait pas supporté d’avoir une seule goutte de sang sur elle, sur sa peau, sa peau à lui, le sang de cet homme, mon dieu, elle aurait détesté ça.
Mais... Maintenant ? Qu'allait-elle faire? Maintenant que...
Envahie tout à coup par une grande lassitude, elle s’assit. Elle entoura ses cuisses de ses bras et enfouit sa tête entre ses genoux. À ses pieds, une flaque de sang était en train de se former, un liquide épais, écarlate, sombre, qui s’étalait, serpentait sous ses jambes, sous ses fesses, comme mué par une force invisible. Le dernier souffle, le dernier sang. Mais Jenny ne le voyait pas... tête baissée, elle tentait de réfléchir. Elle repensait à ce qui l’avait poussée à commettre ce crime irréparable.
Jenny se souvenait...
D’abord l’enfance, entourée de parents adoptifs bienveillants et aimants. Une enfance qui aurait pu être heureuse et sans histoire, mais qui augurait déjà, par les sous-entendus, les paroles énoncées et les sourires en coin, les souffrances à venir. Et puis l’adolescence, « quand tout a commencé à foirer ». Une fille dans un corps de garçon. Voilà ce qu’elle était. Incompréhension. Colère. Fardeau. Sa tête était lourde, si lourde. « Une fille dans un corps de garçon... » Pourquoi était-ce tombé sur elle ? Lui ?... John. Elle était John.
Oui, Jenny, assise par terre, près du corps de l’homme, se souvenait. À l’époque, personne ne l’avait aidée à assumer ce qu’elle était. Pas même ses parents. Bien au contraire, ils essayaient de trouver ensemble une explication. Des solutions. Quelque chose pour l’aider à répondre aux insultes et aux moqueries. Ils désiraient qu’elle se forge un bouclier, une cuirasse, avec les mots, rien que les mots. Une larme coula le long de la joue de Jenny. Larmes de rage, de colère si longtemps contenue. Elle releva la tête, le regard attiré par le peu de ciel que les toits des immeubles lui laissaient entrevoir. Une échappée... Mais les mots n’avaient pas suffi. Les mots ne servaient à rien face à la brutalité, la violence physique.
Jenny se souvenait. Le collège, le harcèlement. Deux frères, Claude et Claudio, des opposés, l’ange et le démon. Le démon, c’était Claudio. Celui qui l’a brutalisé, violé, plusieurs fois, plusieurs jours. Le sang, tout ce sang... et les larmes de douleurs, de honte et d’humiliation versées sur la plaque de métal qu’il portait toujours à son cou. «  Viens là mon petit John...tu aimes te déguiser en fille on m’a dit, viens là, je vais te montrer. » Et Claude qui, un jour, a voulu la protéger... Le gentil Claude. Jamais elle n’a eu l’occasion de le remercier. Elle aurait voulu lui dire que sans son intervention, elle serait morte. Claude, son ange gardien.
Jenny se souvenait. Elle savait qu’un jour elle tuerait son bourreau. Ce jour là était enfin arrivé. Elle fixa à nouveau la plaque... il n’y avait qu’une lettre.
Et c’était un E.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Il n'est jamais trop tard pour lire un Court et Noir. Le vôtre, qui évoque un sujet douloureux, est poignant et implacable jusqu'à la terrible chute.
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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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Utilisateur désactivé · il y a
La vengeance vous a bien inspiré(e ), Otrante. Bravo et +5 pour votre texte. Il mérite plus de lectures et de votes.
" Maudit roman " est en course. Je vous invite ?

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JACB · il y a
La vengeance est toujours de mauvais conseil... vraiment une chute très NOIRE ! Mes votes.
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Pivoine · il y a
un texte incisif, bouleversant.
un texte qui fonctionne jusqu'à la fin.
et le malaise qui s'ensuit...
bravo.

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Geny Montel · il y a
Comble de l'horreur et comble de malchance ! Pauvre Jenny... Un sujet difficile. Chute terrible ! Un grand bravo Otrante de la part d'une autre Geny !
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Otrante · il y a
Merci! Peut-être une forme DE punition divine ... tu ne tueras point... un point c'est tout.
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Arlo · il y a
Très réussi, le coup du sort ne se choisit pas, il nous tombe dessus. Mes votes. Bonne soirée à vous.
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Philshycat · il y a
L'écureuil a aimé et voté ! En compétition : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
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Otrante · il y a
Merci à lui .
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SakimaRomane · il y a
La vie est très cruelle parfois :)
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Kofrancoise · il y a
Mes votes. Pour Jenny.
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Otrante · il y a
merci pour lui ...
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