Les dents de pierre

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Me présenter alors que je suis imprésentable ? Juste une personne, comme vous. J'aime les choses simples, comme le chocolat et les fromages coulants mais je me complique la vie avec des  [+]

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« Grenoble, terminus du train. Assurez-vous de n'avoir rien oublié à votre place. »

« Ma place, quelle place ? », se demanda-t-il.
D'un pas leste, il sauta sur le quai. Il lança son sac sur l'épaule, et marcha lentement dans la gare. Personne ne l'attendait et encore moins personne pour s'inquiéter de son arrivée. Il était seul.
Il y a des blessures qu'on ne peut réparer, on peut au mieux cicatriser et vivre avec, comme ces gens qui sentent encore leur membre amputé. Elle l'avait quitté, et il ne pouvait revenir en arrière. Pour guérir, il n'avait envisagé qu'une solution radicale, à savoir faire table rase du passé, changer de décor, changer de vie et avancer, coûte que coûte, car la vie est ainsi faite, et il avait envie d'y croire, malgré tout.
Il fut saisi par la bouleversante impression de revivre le premier jour de sa vie, parachuté dans un monde inconnu. Il avait quitté le lisse des plaines de la Beauce avec les certitudes qui se déroulaient devant lui, pour se tourner vers l'inconnu, avec tout à commencer. Il reprit ses esprits et sa marche, parce qu'il ne pouvait pas rester planté au milieu de cette gare et sortit enfin à l'air libre. La nature dans toute sa démesure s'imposa malgré la métropole. Les blocs de roche encerclaient la ville, comme une immense mâchoire inférieure. Et le ciel s'offrait, bleu et magnamine. Empesé de son sac et d'imprévu, il héla un taxi. Il vit défiler les immeubles qui tentaient vainement de dissimuler les montagnes, comme les dents de pierre d'un sourire terrestre. Elles surgissaient partout, entre deux avenues, entre deux tours au fond d'un boulevard, au coin d'une rue, elles ne lâchaient pas.

Tout avait l’éclat de la nouveauté. Il se promenait dans la ville. Bien sûr, passage obligé, il monta à pied à la Bastille, et l'ascension lui rappela cruellement qu'il manquait d'entraînement. Mais la montagne l'encourageait, lui soufflait de continuer, de s'accrocher à elle. Elle lui disait qu'elle le lui rendrait bien, qu'il devait être patient et avoir confiance. A la différence d'une femme, la montagne restait fidèle, stable, solide, et s'embellissait au fil des siècles. Inaltérable, un vrai modèle de jeunesse. Depuis le fort, il contemplait la capitale des Alpes dans son écrin de pierre. Les éclats de voix métalliques montaient comme une rumeur, et les phares des véhicules jetaient des touches lumineuses scintillantes, révélant ainsi les grandes artères de la ville. Il considéra le téléphérique qui transportait les visiteurs dans les grosses bulles, symbole de Grenoble.
Grenoble, ville cachée dans un cocon montagneux ne pouvait avoir que des avantages, sinon elle aurait disparu depuis longtemps. Au contraire, au fil des décennies, les hommes avaient trouvé une harmonie qui s’étalait, prospère. Comme si la vie y avait éclaté ses chemins.
Il considéra les différents massifs, ici, là, et là, partout. Un jour, il irait à leur rencontre. Bon sang, il avait quitté le plat de la Beauce et ses champs interminables, pour les reliefs et les aspérités. Faire table rase, chausser ses crampons et grimper ! Les roches murmuraient un appel lancinant, il devait y répondre. Le sport semblait être une religion, la montagne l’autel pour le vénérer. Lui aussi allait l'explorer, la gravir, la descendre, la survoler, là où dans toutes les actions les hommes se ressourçaient et retrouvaient consistance. La montagne, pour compenser la vie citadine détergente.
Il prit les routes sinueuses pour enfin aborder les montagnes sous une nouvelle perspective. Les chemins semblaient dessinés d'un coup de pinceau, sous la main d'un artiste inspiré par un geste précis et rageur. La mâchoire de pierre devint un tremplin, les touches de rouille et d'ocre de l'automne se transformèrent en grappes luxuriantes rouge, or et sang. Une odeur de terre humide et généreuse vint râper les narines, tandis qu'une palette impressionniste de gris, bleu, ardoise, se dévoilait en stries.
Grenoble et sa métropole ouvraient grand leurs bras lovés dans la vallée, sous l'œil bienveillant des trois massifs qui, dans une grandeur autoritaire, se partageaient l’espace.
Il respira profondément, jusqu'à s'enivrer de l'air nouveau. L'Isère déliait ses doigts, il n'avait plus qu'à lui saisir la main. A se retrouver plongé dans un nouveau décor, à vivre dans l'anonymat, puisqu'ici il était encore un inconnu, il put saisir la consistance de la solitude, la soupeser, l'apprivoiser et avancer.

Il prit l'habitude de rendre visite aux massifs, comme ça, pour voir son cadre de vie sous un autre angle. Là où il entendait souvent dire que Grenoble était coincée dans une cuvette, il répondait que la ville s'épanouissait comme un soleil dans une galaxie, et les montagnes symbolisaient tous les défis que la vie lançait, et qu'au pied de la montagne, il pouvait saisir toute sa conscience d'homme.
Les premières neiges avaient saupoudré d'un geste large le massif de Chamrousse, les nuages s'étaient reposés sur les sommets, les roches bienveillantes contemplaient l'activité grouillante de l'agglomération dans un décor de thriller écossais.
La grandiloquence des éléments l'exhortait à remuer ciel et terre, à viser haut et à se relever. Il regardait les reliefs éternels lui souffler les leçons de sagesse de ceux qui l'avaient précédé.
Et là, stop, arrêt sur image. La magie opère. Devant lui, la Terre dans toute sa luxuriance, la Terre en rab, la Terre, et ses reliefs, la Terre qui nous domine, enfin, et là ça fait du bien, car dans nos villes rases on rampe le long des grisailles. Des temps géologiques qui s'imposent en altitude, une végétation qu'il retrouve enfin : la ville oblige à tout calibrer, même l'incalibrable, la nature en pots et en parcs. Il s'abandonne à la majestuosité multiséculaire des Alpes. Ça fait du bien de se sentir petit, et grand à la fois, de saisir toute la mesure de son existence et de ses possibilités. La vie continue et Grenoble lui sourit de ses dents de pierre.

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Yaya · il y a
Très réussi. ..
Venez faire un tour du côté des nouvelles :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/nom-d-un-chien-2

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Philshycat · il y a
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Br'rn · il y a
Magnifiquement décrit !
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Isabelle Gerard · il y a
J adore ce que tu fais !! Je suis fan ! Bravo
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Fred Panassac · il y a
Votre style fait vivre Grenoble et ses environs avec une grande intensité. C'est vraiment une description exceptionnelle par le truchement d'un homme qui cherche à changer de vie. Très beau texte, bravo, j'aime beaucoup.
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Geny Montel · il y a
Cette nouvelle vie dans ce paysage d'Isère va lui apporter beaucoup de bonheur, comme il m'en a apporté à la lecture de ce texte ! Bravo !
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Thierry François · il y a
De nouveaux paysages... différents trains...
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JACB · il y a
" L'Isère déliait ses doigts, il n'avait plus qu'à lui saisir la main" de très belles images dans votre texte, on déambule avec plaisir dans les yeux neufs de votre personnage. Mon vote.
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Asgard · il y a
Bravo Rosa ! Biz