Les cyclamens ne meurent pas

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D’une plume remarquable, on nous conte la vie d’une eau de montagne, tour à tour domptée et libre. C’est qu’un lien étroit existe entre nos

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Avant je coulais libre, j'étais infinie. Gonflée par les pluies des torrents, je dévalais les monts et les vallées en polissant les rochers. Je sillonnais les plaines, glissais dans les sous-bois sous les feuilles et les branchages, je mouillais les mousses dans les clairières, tombais en cascade en petits lacs chauds. Comme je descendais pure de la montagne, on m'avait goûtée et domptée et je m'étais donnée. Le puits était gorgé d'eau, je roulais sous les champs de lavande vers la ferme et la serve, où s'abreuvaient des oiseaux rares, derrière le vieux château. Je traversais les joncs et les genêts où l'herbe faisait comme un ruban émeraude, et je sortais de terre après le vieux noyer, pour goûter le soleil. Un âne et des chevaux paissaient près de l'ombre au bord de l'eau, parfois, de lourdes charolaises avançaient en file, les joues pleines, la langue rose. Le vent soufflait sur les feuilles, les buses tournoyaient, un lapin filait grattant de petits tunnels. Les tours du château se profilaient nettes le soir, contre le vert pale des collines. Les hommes avaient bien fait les choses. J'allais, charriée par les tuyaux de plomb jusqu'à l'étable, au potager et au château, et les moines et les pèlerins qui vivaient là, me saluaient.
Un jour j'ai entendu cela. On allait me mettre dans une fontaine italienne sculptée de volutes. J'aurais une gargouille de cuivre ornée d'un mascaron en gueule de carpe, ma ligne d'eau serait magnifique, je coulerais comme l'or chaud. Cela s'est passé. On avait vanté mes bienfaits partout. Alors, à la Saint-Jean, fête de l'herbe et des récoltes futures, on ouvrait grand les grilles. J'entendais des accents roulants, des chants, des langues inconnues. Les carrioles se posaient le long des granges, la grande cour de cran rouge se remplissait. Des femmes lavaient leurs cheveux à la camomille, des hommes dans des bacs d'eau crayeuse, chantaient en se frottant, des nouveaux-nés trempés dans la fontaine puis posés dans des paniers d'osier sur les genoux de leurs mères, somnolaient au soleil.
On pressait la chélidoine sur les verrues des enfants, des pharmaciens remplissaient leurs fioles, préparaient des breuvages amers. Dans le mystère des granges sombres, on faisait les onguents et les baumes de poudres d'insectes, de passiflore et de bourrache. On préparait les plantes chasse-démon et puissantes de bonté, la joubarbe, le fenouil et le mille-pertuis. On buvait les tisanes de Simples et des décoctions de lavande, de géranium, de thym, s'écoulaient des tubes de cuivre. Des docteurs et des sage-femmes trempaient leurs bandages et leurs langes dans la consoude et les orties, roulés en spirale une fois séchés. Des prêtres immergeaient leurs gourdes dans l'eau, pour leurs bénitiers, pour leurs onctions. Des jeunes moines en bure passaient avec des seaux.
Les draps et les nappes claquaient au vent, qu'on laissait blanchir à la seconde nuit de lune et des linges macéraient dans les fûts remplis d'indigo, de baies de rocouyer, de sorgho et de gaude, remués avec de longs bâtons de saule. Il y avait aussi des poudres de safran et de betteraves, des verts de fanes, du céladon de tilleul. On tamponnait avec les gros marteaux de bois sculptés, badigeonnés d'oxyde de fer ou de coques de noix, les tabliers et les coiffes et les sabots.
Après le déjeuner, on s'endormait à l'ombre, on s'enlaçait sous les charmilles et dans les bottes de foin. Le soir venu, on disposait sur les tables tout ce que le potager offrait; tomates, haricots, petits pois, groseilles blanches et rouges, abricots, et tous les fromages et le lait frais, le beurre. Les cruches d'eau et de vin et les verres brillaient au feu des bougies, les pains sortaient chauds du four. Les étrangers avaient apporté des chapelets de piments et des tresses d'ail, des sardines, des melons, des citrons, des olives, de l'ail des ours, de la vulnéraire, des épices, et aussi des confits, des saucissons, des jambons crus, des terrines. Les broches crépitaient du gras des cochons tués pour la fête, les odeurs, la fumée envahissaient l'air. Les chiens sous le porche aboyaient, tandis que des enfants couraient après les poules et les dindons ou qu'on jouait au lancer de pelotes, et les cloches de l'église sonnaient à n'en plus finir. Contre un mur, les vielles à roue, une harpe, des flutes et des tambourins attendaient la farandole, les rondes et les bourrées à trois-temps, pour après, autour du grand feu de joie, jusqu'au petit matin.
Le lendemain c'était le repos, et au troisième jour, après midi, respectant l'inscription gravée sous le porche en vieil espagnol « après trois jours les invités comme le poisson sentent mauvais », tous repartaient, et la vie à la ferme reprenait.
Une année, la fontaine a disparu. C'était un hiver froid, j'avais gelé. Dans la nuit, lune dans un halo de jaune gris, des hommes sont entrés, m'ont descellée à coups de pic secs, en chuchotant. Au matin, je coulais nue au sol. C'en était fini des fêtes, et je suis revenue au petit lavoir.
C'est l'été, je suis couverte des fleurs du seringat blanc dont me saupoudre le vent. Une petite fille descend en sautant les marches chaque jour à midi, pour remplir sa cruche. Elle écarte mon eau claire du plat de sa main et s'attarde à attraper les têtards pour les observer dans sa paume ouverte. Elle plonge ses doigts au plus profond et l'eau devient tumulte et vase grise et rampent parmi les plantes submergées et les algues enchevêtrées dans des iris d'eau violettes, de longues salamandres jaunes et des tritons engourdis.
Enfin elle part, et suit le silence.
Les libellules et les grandes sauterelles m'effleurent encore mais les abeilles dans la vigne vierge cessent de bourdonner. Les enfants au château, forcés à la sieste, succombent, la bouche un peu ouverte. Leurs livres ont glissé, leurs jambes nues pendent. Sur le carreau d'une fenêtre, une mouche et une araignée font une trêve. Je suis dans leurs verres pleins de minuscules bulles, sur le chevet, entre leurs lits jumeaux, dans le renfoncement.
Au bout du couloir, elle est couchée depuis le matin dans sa chambre qui sent le médicament. Les persiennes dans la pénombre font comme des stries dorées sur le papier peint aux bleuets. Je suis dans ce verre qu'elle n'a pas touché, et sur le mouchoir brodé à côté. Dans le petit salon en bas, il est assoupi, son chapeau blanc posé près de ses lunettes et de son verre d'eau, sur le guéridon, son journal ouvert sur les genoux. Et puis, au retour des parents l'après-midi, c'est la joie, je jaillis glacée du tuyau et ils crient sur la terrasse toute ensoleillée.
Ils sont partis au milieu d'un été. On a mis sur les portes des scellés de cire. Ils ont laissé les draps dans les lits et la vaisselle dans l'évier.
J'ai été seule à entendre le fracas des poutres qui se brisent, les plafonds s'effondrer, à sentir le feu des intrus, à voir, la nuit, les voleurs transporter l'oeil de boeuf, les derniers bijoux, les tableaux, les rampes et les trumeaux. J'ai disparu et pendant quarante ans j'ai coulé dans les veines d'un temps mort.
Dans quel espace suis-je maintenant.
J'entends à nouveau des rires, de la musique, je sais que les cyclamens ne meurent pas dans l'allée des tilleuls, et qu'elle est là devant le bassin, dont la gueule de lion hoquète parfois un petit flot d'eau couleur rouille. Je sais qu'elle va me retrouver, ceux qui connaissent mon chemin sont morts et elle creuse aux mauvais endroits, mais je ne suis pas loin, juste tapie, juste un peu réduite.
Qu'on croie encore en mes bienfaits, eau, élixir de vie! Puisqu'on m'a bue pendant tant de siècles, ne serait-ce pas ma plus belle renaissance, ne suis-je pas le plus beau des cadeaux à donner à tous les suivants.
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Sylvain Dauvissat · il y a
J'ai bien aimé votre récit. Il avait quelque chose de halletant.

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