Les cris

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Auteur amateur de 26 ans qui trébuche, rate, tente, recommence... Et fait de son mieux pour vous divertir avec les idées qui se bousculent dans sa tête. Je vous remercie sincèrement pou  [+]

Image de Printemps 2021

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« Ne bousculez pas, s'il vous plaît. Prenez votre billet et mettez-vous à la suite de la file, merci. Inutile de chercher à doubler, monsieur. Le portier a l'obligation de respecter strictement l'ordre établi par les tickets. Si vous souhaitez gagner du temps, je vous conseille plutôt d'en voler un. Ne vous en faites pas madame, inutile de gigoter ainsi, votre tour arrivera bien assez vite. Ici ou là-bas de toute façon. »
« Argh ! »
Un cri résonne, toutes les têtes en file indienne pointent dans la même direction. Une longue chenille qui se tortille. Excepté l'homme au calepin qui reste stoïque, et continue de donner des directives.
« Avancez d'un pas, je vous prie... Et dans le calme. Merci. »
Je l'observe depuis mon banc, mastiquant un sandwich rassis garni de salades. Sa mine sévère vient de quitter deux jeunes qui commençaient tout juste à s'échauffer. Un échange vif, son regard s'est interposé, froid, sans nuances, et le duo de barytons s'est métamorphosé en dociles castrats.
« Argh ! »
Je m'interroge sur ce beuglement qui résonne dans l'imposante allée. Quelques passants font de même, approchant de l'étrange cortège qui avance docilement après chaque cri. Mais le chef du troupeau évacue les badauds qui s'égarent un peu trop près, ne conservant que les curieux, les plus entêtés qui s'additionnent au bétail. Puis il se met à taillader son document, décochant ligne après ligne, ricochant de case en case.
« Argh ! »
Il réajuste ses lunettes et sourit. Une dame usée n'arrête pas d'avoir des spasmes, l'œil gauche qui s'agite et cherche à castagner l'œil droit. Elle hésite, veut se retirer du lot, se mordille la lèvre. Un dialogue silencieux se joue entre elle et l'ordonnateur. Elle finit par acquiescer et se soumet à la colonne qui avance d'un pas. Quant à lui, il reprend sa gestuelle méthodique.
Je finis de mâchouiller le caoutchouteux quignon de mon déjeuner, inspire en quête de motivation, résultat, je tousse en avalant de travers, et attends de retrouver mon souffle avant de me lever. J'avance, à la dérobée, incertain, mais trop désœuvré pour échapper à ce phénomène.
« Argh ! »
Interrompu par le gémissement alors que je me trouve au milieu du torrent de la foule, je manque de me dissoudre en percutant trois femmes qui ricanent de connivence. Elles ignorent l'impact et continuent le fil de leurs festivités. De mon côté, je recule un peu, manque d'écraser le pied d'un mastodonte, remercie le ciel d'avoir échappé à cette péripétie, puis recommence ma percée. Mais par des chemins détournés, faisant mine d'être de passage. J'ai l'air d'un crabe.
« Excusez-moi. Je me promenais et je me demandais quel... »
« Argh ! »
Interrompu par un cri, féminin cette fois, l'organisateur ne prend même pas la peine de se retourner.
« S'il vous plaît, continuez d'avancer pour faire de la place aux suivants. Merci. »
« Monsieur... Je souhaiterais... »
« Tout est expliqué ici. »
Une brochure glissée dans ma main avec un formulaire, et le voilà reparti. Que de politesse.
Je commence à lire, et me claque pour être sûr de ne pas rêver. Une grande loterie organisée par l'État et le Service de l'Emploi afin de mettre fin aux problèmes de chômage et de précarité. La nouvelle solution contre la misère de notre temps ! Tous ceux qui le souhaitent sont conviés à prendre un ticket et passer devant la Guillotine. Belle appellation pour un dispositif injectant une substance hautement toxique pour l'homme. Une chance sur cinquante de recevoir le placebo, autrement, un risque de décès avoisinant les quatre-vingt-quinze pour-cent dans l'heure qui suit. Mais, en cas de réussite, l'assurance d'obtenir une rente du gouvernement à vie. Je cligne à trois reprises devant le montant mensuel mentionné. Aucune arnaque, pas de discrimination. Tout le monde a droit à sa chance.
« Argh ! »
« Intéressé ? »
Il revient avec son calepin, toute son attention m'est dédié. Ce cri prend un tout autre sens, ma gorge rétrécit et mon cerveau déclenche la sonnette d'alarme. Heureusement, elle est hors service.
« Et comment ! »
Je me saisis d'un ticket avant de prendre place derrière un obèse qui roucoule seul, et en quelques secondes, je répertorie l'intégralité de ma vie sur le document prévu à cet effet. Une biographie sans enjolivures : sexe masculin ; taille et surpoids moyens ; stérile jusqu'à preuve du contraire, a fait vœu de célibat, officiellement ; vit dans un appartement qui sent bon la moisissure, cultive des champignons à ses heures perdues ; acteur raté depuis cinq ans après une apparition dans un téléfilm. C'était moi qui apportais le courrier à la quarante-troisième minute. État d'esprit ? Celui d'un vainqueur !
« Argh ! »
Je dévisage les autres tandis que les plaintes rythment nos pas. Certains se prennent pour des statisticiens avec leur portable, se basant sur la fréquence des décès pour évaluer leurs chances. D'autres s'enthousiasment à l'idée de l'expérience qui les attend. L'impression d'aller au cinéma en un sens. Et les derniers se demandent ce qu'ils font là en interrogeant le mur sur notre droite, sans oser quitter la file. Ils attendent peut-être que la muraille fonde pour s'échapper. Il est vrai que depuis mon nouvel enclos, j'ai l'impression d'être retenu par un vrai chien de garde armé d'un stylo.
Quelques dizaines de « Argh » plus tard, j'arrive enfin devant l'entrée. Très décevante. J'espérais un gardien en uniforme, ou débordant dans un costume trois-pièces. Le genre d'accoutrement flamboyant qui impressionne. Avec une belle moustache peut-être.
Rien de tout cela. Seulement un chétif binoclard derrière son guichet qui déchire mon ticket sans sourciller. Sa voix nasillarde me salue tout juste. Il pourrait au moins me souhaiter une bonne séance !
Je franchis enfin la porte qui se referme sur moi.

Quelques minutes s'écoulent.
« Argh ! »

La colonne avance d'un pas tandis que l'homme au calepin hachure la case suivante, avant d'accueillir d'autres flâneurs.
D'autres héros, prêts à saisir leur chance.
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Mireille Bosq · il y a
On rencontre de plus en plus souvent ces constats terrifiés devant la multiplication exponentielle des populations. Et dire que ce monde n'appartient déjà plus à la fiction.

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