Les confessions loufoques de ma bibliothécaire - Le Prof

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La bibliothécaire, en l'occurrence, c'est ma mère, et pour tout vous dire, mon père aussi est bibliothécaire. À la maison, ça parle bouquins tout le temps. On dirait que mes parents ne connaissent pas autre chose. Les livres, c'est toute leur vie.

Ma mère n'achète pas souvent des livres, elle préfère les emprunter en bibliothèque, et c'est toujours toute une histoire si moi j'en achète, alors que j'aurais pu les emprunter. C'est presque un sacrilège. Elle s'empresse de les couvrir pour les protéger et elle passe son temps à me refiler des marque-pages, elle ne supporte pas que je corne les pages! Moi, j'adore corner les pages. J'aime qu'un livre m'appartienne, je le trimballe partout avec moi dans mon sac, c'est un livre dans lequel je peux prendre des notes, souligner des passages, un livre qui au fur et à mesure de ma lecture et de mes pas s'abîme un peu, les pages sont froissées, parfois il y a une tâche de chocolat ou de café qui auréole un paragraphe, il m'est même arrivé de retrouver une petite bestiole écrasée entre deux pages. Mon livre vit. Il m'accompagne. Parfois, je prends même plus de plaisir à le relire plutôt qu'à le lire.

Enfant, des mots tels que "catalogage", "prêt" ou encore "bibliobus" me deviennent vite familiers. Je ne sais pas si j'en comprends vraiment le sens, mais ils font partie de mon quotidien. Mes parents empruntant souvent des livres pour moi, je fréquente en fait peu les bibliothèques - il suffit que je passe commande à la maison!

Jusqu'au jour où je suis assez grande pour me chercher un job d'été. Priorité aux enfants du personnel, je suis donc aussitôt embauchée pour travailler dans l'une des bibliothèques dirigées par ma mère. Je fais du prêt, je range les livres retournés, j'aide au catalogage. Je constate que je m'ennuie. Ma mère, je ne la vois pas souvent, elle est directrice maintenant, alors vous pensez bien qu'elle a d'autres chats à fouetter, et en plus elle a un nouveau petit-ami, qu'elle doit d'ailleurs bientôt me présenter. Mon père, je ne le vois quasiment plus depuis qu'ils se sont séparés. S'il y a bien un métier que je ne ferai jamais, c'est celui de bibliothécaire, que je lance à ma mère après ma première journée de travail. Toujours aussi aimable, commente ma mère.

Pour tromper mon ennui, je m'applique à réaliser toutes les tâches qui m'incombent le plus vite possible, comme une compétition avec moi-même. Je deviens extrêmement rapide, en particulier pour le classement informatique des livres.
La bibliothèque est spacieuse, avec de grandes baies vitrées. Il fait chaud, j'ai mis mes sandales rouges et une belle robe blanche légèrement transparente qui ne manque pas d'attirer le regard de certains lecteurs. Il y en a un en particulier, plutôt bel homme, entre deux âges, qui vient souvent me parler. Il est encore assez jeune pour pouvoir se permettre de me draguer comme il le fait, et suffisamment vieux pour m'intéresser (j'ai toujours eu un faible pour les hommes plus âgés que moi). J'apprends qu'il est prof de lettres dans un lycée parisien. Un type cultivé, sûr de lui, qui sait parler aux femmes.

Le Prof me plaît, alors je le laisse me charmer. Un jour, il m'invite à dîner. Le repas est délicieux (parce qu'en plus il sait cuisiner!). Je partage son lit. Le lendemain, le Prof me surprend au rayon science-fiction, il me pince discrètement les fesses, je ris, je l'embrasse dans le cou. Aujourd'hui, je finis tôt, à 16 h. Je lui propose un ciné. Quoi, ce soir? Ah non, il est pris, mais peut-être ce week-end. On devrait pouvoir s'arranger. Va pour le week-end, je ne suis pas pressée.

J'aime bien le Prof. Bizarrement, il ne vient plus à la bibliothèque. Il me dit qu'il a trop de boulot. Il a certainement peur de se retrouver nez à nez avec ma mère. Moi, je m'en fous. Et de toute façon, ma mère, elle est tellement occupée par son boulot et par son nouveau petit-ami, elle ne se rendrait même pas compte que je flirte au boulot. Mais cela ne me gêne pas. Je suis contente pour elle. Elle a un amoureux. Et moi aussi. Je vois le Prof le soir, parfois le week-end. On se retrouve le plus souvent chez lui. Il a encore des livres sur sa carte qu'il n'a pas rendus. Il me les refile. Puisque tu travailles là-bas, tu peux bien les rendre pour moi...

Ce soir-là, ma mère a rendez-vous avec son copain. Elle s'est mise sur son trente et un, et c'est vrai qu'elle est très chic, ma mère. Sa robe bleue moulante souligne sa taille fine et son chapeau de paille lui donne un air d'actrice de cinéma. Elle ne fait absolument pas ses 45 ans. Je lui demande quand elle va enfin me présenter son copain. Bientôt, ma chérie, me répond-elle en souriant et en s'aspergeant une dernière fois de parfum. Ce soir-là, je suis seule à la maison. Je pense au Prof. Je lui envoie un message coquin, il tarde à me répondre. Soudain, je décide de le surprendre. J'enfile une jolie jupe noire, des collants résille, ma chemise est blanche, décolletée juste ce qu'il faut, je mets des talons hauts. Il est 18 h. Je m'apprête à sonner chez lui. Troisième étage gauche. Son nom est écrit sur la sonnette: Xavier Courbet. Je souris. Pour moi, il sera toujours le Prof. Je sonne. Personne ne répond. Bon, il n'est pas encore rentré. Je l'appelle sur son portable. Pas de réponse non plus. Un peu dépitée, je commence à redescendre les escaliers en me disant que je vais aller l'attendre au café d'en face, quand des voix se font entendre. Au premier étage, je me retrouve nez à nez avec le Prof. Accompagné. (Je n'arrive pas à y croire!) Par une femme. (J'ai la nausée.) Une femme plus âgée. (Elle porte une robe bleue moulante et un chapeau de paille.)

Plus besoin de faire les présentations. Je sais maintenant qui est le nouveau petit-ami de ma mère, ma mère qui, clouée par la surprise, mais qui ne comprend pas encore bien ce qui se passe, me demande bêtement: "Mais qu'est-ce que tu fais là?"

Je me le demande aussi.
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