Les clés de la veuve

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Aujourd’hui j’en suis à ma cinq millième levée de corps. Que de morts embaumés puis enterrés, incinérés en 10 ans de métier. Je ne m’en lasse pas. Je rencontre des gens tristes mais leurs fragilités alors dévoilées les rendent touchants, le plus souvent. C’est dur quand les températures grimpent. Comme aujourd’hui. Je trouve que décidément, le réchauffement climatique, ce n’est pas du pipeau, tant je transpire dans mon costume gris acier.
Les membres de la famille sont là. La mère, ses deux fils et sa fille. Une petite famille, dans le salon. Debout, les bras ballants, désœuvrés par la douleur, perdus dans l’attente.
Quand j’étais venu faire la mise en bière, je les avais rencontrés. Cela avait presque été un bon moment pour moi, ceux-ci ayant le vernis brillant d’une famille des beaux quartiers de la ville. Des personnes avenantes et policées. J’aurais pourtant mis ma main à couper que, sous cette façade, se dissimulaient l’un ou l’autre requin, ou encore quelqu’insidieuse folie. Simple intuition de croque-mort. L’argent et la bourgeoisie ne protègent de rien!
Mon boulot était maintenant, en toute discrétion, de me glisser dans la chambre, de fermer le cercueil et d’attendre que quelqu’un me donne le signal de départ vers le crématorium. Je sentais une tension dans l’air qui allait en augmentant.
La veuve cherchait fébrilement quelque chose mais je ne parvenais pas à comprendre quelle urgence l’habitait. Elle courrait de sa chambre à la cuisine, de la cuisine au salon. Son pas n’était pas très assuré et son corps penchait dangereusement vers la gauche. Les poches sous ses yeux étaient tellement grandes qu’elles auraient pu contenir des mouchoirs. Dans sa course folle, elle faisait ça et là, une halte dans son sac, y plongeait, agitée, les yeux et les mains. Je finis par l’entendre dire : « Mais, où ai-je mis mes clés de voiture? ». Un de ses fils voletait autour d’elle, comme s’il ne tarissait pas d’effort pour la couver de ses ailes protectrices, sans y arriver. Il regardait aux mêmes endroits qu’elle, ce qui ne faisait ni avancer les recherches, ni baisser une angoisse lourde et palpable.
Je garde mon calme et une attitude pleine de contrition malgré l’absurdité de la situation. Pourquoi ne pensent-ils pas à un double? Pourquoi ce fils-poule ne la conduit-il pas dans sa voiture? Ce serait mieux vu l’état dans lequel elle est. Elle vient de perdre son mari après 52 ans de vie commune quand même!
Et puis, je la vis changer progressivement de couleur. Elle se dirigea vers la chambre où était le cercueil, se campa au pied de celui-ci et s’exclamât : « Je suis sûre qu’elles sont dans le cercueil. Il faut le rouvrir »!
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