Les chiens

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En compétition
Image de Automne 2021
Ma chère Charlotte,

Ce soir je t'écris avec l'humeur des jours brumeux, quand l'âme a la noirceur d'un soir d'hiver, et que l'esprit doute de sa vigueur. Je t'espère entourée de nos enfants, car même à distance, je sens leur présence, surtout notre petit dernier, Otto, qu'il me tarde de voir quand je serai de retour à Vienne.
Aujourd'hui, le cœur du père que je suis a été mis à l'épreuve, et malgré le cuir qui m'habille, j'ai senti la faiblesse me gagner. Si la foi en notre destin et en celui de l'Allemagne ne m'habitait pas, j'aurais certainement failli à ma mission en me laissant attendrir.
Ce matin donc, nous avons conduit une opération d'évacuation du ghetto. Nos troupes sont entrées tôt par la grande porte, avec cette rigueur que tu admires tant chez nos soldats. Nous avons pris avec nous les chiens car ils nous sont souvent nécessaires pour ce genre de travail. Non que les gens se rebellent, mais la vue de nos bêtes permet souvent d'éviter la manière forte.
Nous avons commencé à rassembler les premiers habitants derrière les camions. Après l'appel, les files se sont mises en place en silence et en ordre, comme si les gens étaient tous consentants. On peut leur reprocher ce que l'on veut mais ils ont le sens de la discipline. Je ne crois pas qu'ils sachent où ils vont, nous faisons tout pour leur laisser penser que leur destination sera meilleure que les lieux sales où ils vivent actuellement.
Nos hommes étaient affairés à gérer la montée dans les camions, quand des enfants, pas plus âgés que notre petit Horst, se sont approchés des chiens qui n'ont pas aboyé. Je suppose qu'on ne les entraîne que contre des adultes. On ne sait pas comment les enfants ont fait, mais ils ont réussi à détacher deux chiens et sont partis calmement se promener dans le ghetto en les tenant par la laisse, sans que personne ne les remarque.
Quand les camions ont été pleins, le brigadier s'est aperçu qu'il lui manquait deux animaux, et c'est lui qui s'est mis à aboyer. Tu aurais dû le voir, ma chère Charlotte, j'ai cru que la bave allait lui sortir des lèvres tant il était en colère, il courait autour des camions, et au bout de quelques minutes, tous nos hommes faisaient de même. J'aurais voulu rire mais un officier SS ne peut même pas se permettre de sourire quand il est en opération. Par contre, je crois que, dans les camions, des gens se sont amusés de voir nos soldats s'agiter ainsi dans tous les sens.
J'ai ordonné que l'on fouille toutes les maisons, toutes les rues pour retrouver nos bêtes. Nous avons laissé quelques hommes aux camions, et commencé notre quête. Les rues étaient devenues entièrement désertes, le froid ou la peur sans doute, ou les deux probablement. Si elles étaient entretenues, les maisons de ce ghetto pourraient être belles, il faudra que je demande à un architecte de passer une fois qu'il sera vidé. Lors de notre recherche, je suis passé à l'ancien théâtre de la rue Wilkowski, il m'a rappelé celui de Vienne, certainement un héritage de notre présence, avant la guerre 14-18.
Il nous a fallu plus d'une heure pour retrouver les enfants. Deux petits bonhommes. Ils s'étaient endormis, blottis contre les chiens pour se tenir au chaud. Les chiens ont grogné contre nos hommes quand ils se sont approchés. Ma chère Charlotte, je te laisse imaginer la scène. Deux beaux bergers allemands enveloppant et protégeant deux petits enfants juifs, dommage que je n'avais pas pris mon appareil photo, moi qui ne l'oublie jamais pourtant.
Quand nous les avons réveillés, ils ont souri, comme s'ils étaient contents du tour qu'ils venaient de nous jouer. L'un deux parlait bien allemand, il a demandé s'il pourrait garder un chien pour lui. J'ai pensé à Horst et je lui ai répondu qu'il pourrait aller où il voulait avec lui, mais qu'il fallait maintenant me suivre gentiment. Comme il tremblait de froid, je lui ai fait donner une couverture. Puis j'ai pris les deux garnements par la main en leur racontant de belles histoires, comme je le fais le soir pour nos enfants. Arrivés aux camions, j'ai hésité, mes hommes l'ont d'ailleurs senti, ils se sont retirés à quelques mètres, me laissant seul avec ma décision.
Ma chère Charlotte, toi seule pourra juger que ma vie n'a pas été faite comme je le souhaitais. Ces deux enfants auraient pu être les nôtres, s'amusant dans un beau jardin. Mais à chacun son destin, n'est-ce pas ?
Ma douce Charlotte, je dois te laisser. Ce soir, je m'endormirai dans la certitude de ton amour.
Otto.

Lettre (fictive) d'Otto Wachter à sa femme, 4 mars 1943 (Otto Wachter était un officier SS autrichien, en charge de la mise en place de la solution finale dans une partie de la Pologne. Il a toujours considéré qu'il n'avait fait que son devoir, Cf la Filière, de Philippe Sands)
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Roll Sisyphus · il y a
Affirmer que l'on ne se laissera pas embrigader est chose facile.
Se laisser entrainer n'est pas chose difficile.
Juger autrui nous le faisons tous.
Gardons nous.
Rappeler est nécessaire.

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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Roll. Oui tout a fait, pas facile de juger le passé avec les circonstances du présent. Se rappeler que l'on peut glisser soit même dans l'horreur, selon certaines circonstances...
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Un texte bien écrit qui montre à quel point une idéologie excessive, couplée à l’endoctrinement, peut fausser le jugement et tuer toute humanité chez des personnes qui ont par ailleurs des sentiments et une vie tout à fait normaux.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Armelle, Clairement, c'est ce qui fait l'horreur de telles situations...
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Chantal Sourire · il y a
Les mots me manquent, un texte bien écrit.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Chantal, les mots adéquats sont rares dans de telles circonstances...
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Fred Panassac · il y a
Une lettre exprimant bien le cynisme et la cruauté de ce S.S. en même temps que sa bonne conscience et juste une once d’humanité passagère…à travers cette anecdote des enfants et des chiens, lors de l’évacuation du ghetto de Varsovie, une scène familière qui dans d’autres circonstances pourrait faire sourire.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Fred. Dans d'autre circonstances certainement, mais hélas cette scène s'est passée souvent, et les SS se racontaient, parait il, ce genre d'anecdotes entre eux...
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Deuxième texte que je lis ce matin, deuxième texte où il est question de l'horreur de la guerre.
Merci pour ce texte fictif mais épouvantablement réaliste.

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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Pierre-Yves. Et oui, l'horreur de la guerre vue par ceux qui ne peuvent même pas l'imaginer, tant elle épouvantable
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Brigitte Bardou · il y a
« Mais à chacun son destin, n’est-ce pas ? ». Voilà le genre de « maxime » avec laquelle on libère sa conscience. Un texte magnifique !
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Brigitte. Exactement, le lavage de la conscience mais le déterminisme du destin...
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Viviane Fournier · il y a
Un texte fort et beau ...
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Viviane
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Flor Ever · il y a
Merci pour ce texte si prenant.
Je me suis souvent demandée ce que j'aurais fait à leur place en temps de guerre... Résistance est mon premier mot!

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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Flor. Et oui, comme disait Goldman, qu'aurais je fait si j'étais né en 17 à Leidenstadt..
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Alice Merveille · il y a
Voilà un texte impressionnant qui sonne juste pour moi. Je me suis toujours demandé comment de tels monstres pouvaient avoir des sentiments pour leur femme et leurs enfants.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Alice. Sans doute parce que l'humain peut compartimenter son cerveau sur l'effet d'une doctrine anesthésiante. C'est de celle la qu'on doit se méfier..
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marie van marle · il y a
La banalité du mal, des gens comme tout le monde qui font leur travail de tortionnaire et de criminel consciencieusement. Vous l'exprimez d'une façon retenue et magistrale.
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Jean-Pierre MAHE · il y a
Merci Marie. Vous décrivez ici en substance le travail d'Adolf Eichmann, qui le décrit ainsi lors de son procès à Tel Aviv en 1963.

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