Les chaussettes de Charlie

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Chaque année, à la fin de l’automne, Hélène avait l’habitude de faire un grand ménage afin de préparer la maison à la nouvelle saison. Devant la cheminée, elle installait un vieux tapis molletonné où les orteils glacés pouvaient se réfugier. Aux fenêtres, elle remplaçait les fins rideaux brodés par d’autres, doublés, et disposait des courtes-pointes au bord du lit au cas où il faille se lever dans la nuit.

Le grand événement de ce remue-ménage était la transhumance des laines. Bonnets, paletots, mitaines, caches-oreilles et écharpes quittaient le grenier pour venir s’installer dans les armoires. Cela rendait toujours Hélène nostalgique. C’est à peu près à cette période qu’elle commençait à chantonner des chansons de Noël. Pour Charlie, cette migration était signe de mauvais présage car elle annonçait l'inévitable et redouté tri du tiroir à chaussettes. Et Charlie détestait le tri du tiroir à chaussettes. Tous les ans, il se promettait de le faire lui-même, avant qu’Hélène n’y mette le nez. Mais la fin de l’automne arrivait toujours trop vite.

D’après Hélène, il y avait plusieurs types de chaussettes : des chaussettes en laine pour l’hiver, celles, plus légères, que l’on porte l’été, des chaussettes de ville, celles pour la campagne, des chaussettes de chaussons et celles pour les chaussures. D’après ce que Charlie savait des chaussettes, il n’y en avait que deux types : celles pour le pied droit et celles pour le pied gauche. Qu’importe la couleur, la matière ou la saison.

Charlie avait le vague souvenir qu’un jour, le chien lui avait volé la chaussette que son pied droit portait. Alors, il avait emprunté à une autre paire un de ses côtés. Depuis ce jour, toutes ses chaussettes étaient dépareillées en couleur, en matière, en saison. Et Hélène, chaque année ne manquait pas de le réprimander.

- « C’est le chien Hélène, tu sais bien, se défendait Charlie.
- Le chien est mort y’a dix ans !
- Mes chaussettes en ont au moins trente !
- Tu plaisantes, répliqua Hélène en lui fourrant une chaussette sous le nez. Celle-là je l’ai tricoté l’hiver dernier ! »

Charlie ne voulait pas se laisser faire, il chercha quelque chose à rétorquer mais il savait qu’Hélène était la plus forte à ce jeu-là.

- « Qu’est-ce qu’y diront les gens en voyant tes chaussettes dépareillées ? reprit-elle.
- Y diront rien. Mes chaussettes restent dans mes bottes.
- Oui mais si tu dois les enlever. Chez le toubib par exemple.
- Pourquoi j’enlèverai mes bottes chez le toubib ?
- Parce que t’aurais mal aux pieds.
- Qu’est-ce tu racontes Hélène, j’ai pas mal aux pieds.
- Oh, mais imagine !
- Y s’en fiche le toubib de mes chaussettes.
- Oui mais qu’est-ce qu’y va penser ?
- Que je suis pas bien éduqué.
- Non c’est pas ça. Il pensera que c’est ta femme qu’est pas bien éduquée. Et il aura pitié de toi. Tu dois me faire honneur Charlie. Et de la tête aux pieds. »

Hélène pointa du doigt le crâne chauve de Charlie et ses pieds plats et noueux. Charlie se renfrogna et s’enfonça autant qu’il le pu au fond de son rockingchair.

Ouep. C'est vrai. Le toubib penserait comme ça. A coup sûr. Mais c’était facile pour elle, se dit Charlie. Hélène, elle, ne mettait jamais de chaussettes et les jambes de ses collants restaient collés l’un à l’autre. A-t-on déjà vu un bonnet de soutien-gorge disparaître en laissant l’autre côté dans le tiroir ? Bien sûr que non.

Hélène grommelait mais Charlie ne l’écoutait plus. Il pensait aux chaussettes qui avaient déserté son tiroir, abandonné leur deuxième côté. C'est comme si Hélène partait et le laissait là, dans la maison. Tout seul. Il finirait lui aussi dans la pile des chaussettes sans deuxième côté. Charlie se demanda où pouvaient bien se retrouver toutes les chaussettes perdues. Une pile de chaussettes perdues géantes ? Si tout le monde perdait ses chaussettes comme Charlie, cela devait être une sacrée pile. En plus, il n’y a pas que les chaussettes qui se perdent, se dit-il. Il y a aussi les bonnets, les écharpes. Les mioches perdent leurs moufles des fois. Charlie leva la tête vers le plafond. Ouep... une sacrée pile.

Une fois le tri terminé, seules deux paires de chaussettes n’avaient pas perdu leur âme sœur. Toutes les autres rejoignirent le carton des chaussettes abandonnées. Hélène fit promettre à Charlie de ne plus égarer ses chaussettes. Il promit. Il mentait, ils le savaient tous les deux. Mais tant pis. Ils savaient aussi que c’était important de se mettre d’accord sur ces choses-là.
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