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Les Brumes du Lac Majeur

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Lucie Sedraine

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Ce jour-là Noé se leva avant l’aube. Il décida d’aller pêcher sur l’un des lacs italiens où il avait positionné ses trois barques. Mais comment le choisir aujourd’hui ? Lac de Garde, de Côme ou lac Majeur ? Tous ces lacs d’origine glaciaire sont des petits paradis. Aux allures méditerranéennes entre les montagnes suisses ourlées de neige et les senteurs printanières du sud, chacun avec ses particularités, tous offraient à Noé la paix. Son choix se porta sur le lac Majeur. Tout naturellement il se dirigea vers l’île des pêcheurs, nommée aussi Isola Dei Pescatori. S’il est célèbre pour ses îles Borromées, le lac Majeur, prisé par les touristes, en est vidé à cette époque de l’année et aussi déserté par ses quelques habitants à cette heure trop matinale. Noé désirait la solitude et le calme afin de goûter au charme du lever des oiseaux et du réveil de la nature, en ce froid petit matin.
La veille il avait préparé sa besace avec son équipement de pêcheur. Carmina lui avait composé un ravitaillement de pain et de jambon cru du pays d’Aoste destiné à le soutenir à son arrivée sur le lac avec un petit vin rouge réchauffant. Ainsi, encore ensommeillé et bien emmitouflé, enfourcha-t-il son deux roues. Les brumes claires envahissaient la route et s’épandaient au loin comme un nuage tombé du ciel, qui se serait trompé d’endroit pour se déployer. Rien d’étonnant, elles se lèveront peu à peu, pensa-t-il. Pourtant, arrivé sur les bords du lac il eût de la peine à trouver sa barque qui devait le conduire à l’île des pêcheurs. Néanmoins il la repéra exactement là où il l’avait laissée la dernière fois. Le lac était d’un gris argenté tandis que la brume flottait sur le dessus, l’horizon s’évanouissant dans une communion de l’eau et du ciel. Il partit sur l’onde et mena sa barque comme d’habitude vers l’île des pêcheurs. Généralement, au fur et à mesure de sa progression, il eut vu se rapprocher le village avec les habitations desquelles pendaient les filets de différentes couleurs des pêcheurs de l’île. Mais il avait beau avancer, il fut maintenu comme par une étrange force entre l’eau calme du lac et la brume vaporeuse qui le couvrit de son voile inconsistant et fondu dans l’air. Vigoureusement il redoubla de coups de rame pour avancer encore afin d’atteindre le rivage. Mais l’incompréhensible force s’opposa à la sienne, tant et si bien qu’il tomba. En se débattant pour remonter dans sa barque, il fut attiré vers le fond de l’eau et entendit très distinctement des sons musicaux enveloppants et feutrés. Ce furent comme des musiques, des voix féminines ou des chants inarticulés et pleins de charmes. La première seconde de conscience qui lui resta lui fit penser aux Nymphes des lacs et la deuxième seconde fut pour sa femme, Carmina. Puis plus rien.
De son côté, un pêcheur d’Isola dei Pescatori partit plus tard pour la pêche. La brume matinale flottant sur le Lac Majeur, fut la cause de ce retard. Vers le milieu du lac, il commença à déployer son filet de pêche quand il trouva sur l’eau une barque vide. Vide de son occupant, mais avec un panier de victuailles et une besace pleine de matériel de pêche. Il arrima la barque à la sienne et inquiet, enfila sa combinaison de protection pour plonger dans le lac. Imperceptiblement, la brume impalpable sembla se déplacer en s’éloignant dans la direction opposée à l’Est. Lors, Maître soleil n’eût pas encore jeté le moindre petit rayon sur l’onde. Luigi s’enfonça dans l’immobile masse blanche. Il s’y reprit à trois fois explorant en vain les dessous, espérant y découvrir un corps inanimé à défaut d’un homme visitant lui-même les fonds marins. Fatigué de son exploration et transi de froid, il revint sur terre, ramenant la barque de l’inconnu et la sienne. Entré chez lui, il se sécha, bu du café chaud, s’habilla et décida de remettre sa pêche au lendemain.
Avant d’aller déclarer sa trouvaille au poste de police, il prit la résolution de faire le tour de l’île à pied. Isola dei Pescatori est la plus petite île des Borromées. Il ne faut pas beaucoup plus d’heure pour la parcourir. Luigi en connait tous les recoins, toutes les anses, les criques, les petits endroits de plages, les abords plus scabreux, sa rue, ses maisons, ses fleurs et la brume qui s’étend parfois au loin sur le lac lui conférant un air majestueux et irréel. Qui a vu les îles Borromées seul, comprendra, que là est le paradis sur terre.
Luigi partit sur le champ et prit les chemins bordant le lac. Sa recherche fut couronnée de succès. Face à l’endroit où, tôt le matin, au loin, il découvrit la barque de l’inconnu, un corps évanoui étendu sur la grève lui apparut soudain. De ses bras musclés il le souleva sans effort. L’inconnu respirait. Le pêcheur eut un sourire malicieux : « c’est un drôle de poisson que j’ai attrapé-là questa mattina ».
Arrivé chez lui avec son fardeau, il l’installa sur son lit, le réchauffa en le frictionnant vivement, lui donna à boire chaud, le questionna.
Noé ne put sortir des vapeurs brumeuses de son cerveau. Il essaya de se remémorer comment il se retrouva exténué sur la grève, là où Luigi le pêcha ! Après un long silence il se mit à parler d’une manière logorrhéique : « Tout d’un coup, monsieur, comme je vous vois, je vois des nymphes d’eau qui m’entourent. Les nymphes naissent spontanément de la brume. Quand la brume est plus dense, elles sortent, sortent, sans discontinuer, monsieur, j’en ai partout, partout. Alors, elles me chantent des chansons comme je n’en ai jamais entendues. Des voix de femmes plus aiguës me bercent de mélopées. Les unes déclament, des paroles incompréhensibles, monsieur. Les autres chantonnent. D’autres encore ont des instruments à cordes dans leur gorge. Les cordes vibrent et de la musique en sort. Ah ! mes oreilles, mes oreilles monsieur ! j’essaie de nager. Impossible. Tout est blanc autour de moi. Je ne sais si je suis dans l’eau ou sur l’eau. Au-dessus de ma tête la brume s’étire, est propulsée toujours du même côté, se déplace. Je sens alors deux mains, douces, douces qui me prennent par les bras et me tirent sur la grève. Puis plus rien. Je n’entends plus rien. Je suis sourd. Suis-je mort ? Non. Deux bras me soulèvent et me portent je ne sais où, monsieur. Je ne sais où ! »
Noé fit un gros effort pour se redresser sur son lit et tomba d’une masse pesante sur l’oreiller. Luigi comprit qu’aujourd’hui cet homme ne dirait plus rien. Il délirait. Il avait besoin de repos, de dormir.
Néanmoins il chercha dans la barque et les affaires de Noé, s’il avait quelques informations sur l’identité du naufragé. Il put ainsi avertir Carmina, qui de son côté avait alerté la gendarmerie.
Depuis, dans un cercle restreint chez les vieux habitants de l’Île aux Pêcheurs, on raconte sous le manteau, une certaine histoire sur la Brume, Noé et ses Nymphes.

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Chantal Noel · il y a
Mes pas m'ont amenée jusqu'à ce texte qui m'a beaucoup plu. une très belle écriture.
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Lucie Sedraine · il y a
Merci pour ce compliment. Amicalement.
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Pat · il y a
J'ai lu votre histoire avec un grand plaisir.
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Lucie Sedraine · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me l'écrire ! Cordialement.
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Kiki · il y a
Ce texte était en effet très beau. Je n'ai pas lu tout ceux de la même catégorie donc ne peut juger. Mais vous je vous ai adoré;BRAVO.
Je vous invite à aller lire le poème des cuves de Sassenage. MERCI d'avance

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Lucie Sedraine · il y a
Merci pour ce commentaire positif pour mon texte, et heureuse qu'il vous ai plu. Oui, je vais aller lire "des cuves de Sassenage" puisque vous m'y invitez. Si vous désirez soutenir l'oeuvre de Robert PATTE, LE PRINCE BLANC, vous lui direz ainsi ce que vous en pensez. Cordialement.
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Lucie Sedraine · il y a
Je découvre un peu tard votre forum. Mais, il y en aura sûrement d'autres pour les sélections à venir. Une manière de consoler ceux qui n'ont pas été sélectionnés malgré les commentaires positifs sur leur oeuvre, mais il y aura toujours des laissés pour compte, aux sélections officielles et aux sélections officieuses, c'est inévitable !
Cordialement.

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Luce des prés · il y a
Bravo, j'aime beaucoup !
J'aï écrit un haïku de printemps, si ça vous dit ...

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Lucie Sedraine · il y a
Merci pour votre commentaire sur "Les Brumes..." Oui, j'ai lu votre haïku et il m'a plu. Cordialement. Je soutiens "LE PRINCE BLANC" de Robert PATTE, si cela vous dit ?
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Natacha · il y a
Très beau texte. Bravo. En avant pour la victoire.
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Lucie Sedraine · il y a
Merci à toi Natacha et pour ton dynamisme !
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Topscher Nelly · il y a
Mes voix pour ce joli voyage fantasmagorique.
Mon univers si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Lucie Sedraine · il y a
Merci pour ce message. Cordialement.
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Lucie Sedraine · il y a
Et pourquoi pas si vous en avez le temps ! Cordialement !
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Richard Laurence · il y a
Un beau récit fantastique qui nous raconte, au delà de l'histoire, comment naissent les légendes... Noé prétend avoir été sauvé de la noyade par des nymphes, le récit de son aventure surnaturelle semble avoir convaincu les pêcheurs d'Isola Dei Pescatori qui, le connaissant, semblent accorder du crédit à la parole du vieil homme. Mais nous, y croirons nous ? Selon sa sensibilité, chacun penchera pour une explication rationnelle ou surnaturelle et c'est le propre des récits fantastiques au sens noble du terme (du fantastique à la Maupassant ou Hoffmann) de ne nous laisser ce choix de lecture. Bref, je trouve cette allusion à la rumeur qui circule parmi les pêcheurs de l'île très intéressante. Avez-vous envisagé la possibilité de commencer votre récit par là, plutôt que de conclure là dessus ? Parce que c'est un procédé typique des récits fantastiques et c'est souvent une bonne entrée en matière : "Dans le cercle restreint des habitants de l'île au pécheurs, il se raconte une bien étrange histoire... que je vais vous raconter..." Bien sûr, cela vous aurait obligé à trouver une autre chute (humoristique, surprenante, fantastique, morale ou autre) pour conclure ce récit... Mais, ce faisant, vous aviez la possibilité d'y ajouter une dimension supplémentaire. Ceci étant dit, votre texte est très réussi. Vous avez une belle écriture et vous décrivez magnifiquement cette atmosphère à la fois splendide et intime de la région du lac Majeur qui ressuscite bien des images à ma mémoire (il y manquerait, juste, si je peux permettre, la référence aux moustiques ;). En tout cas, bravo !
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Lucie Sedraine · il y a
Merci pour votre réponse argumentée. Elle a eu pour objet de m'inciter à revoir Maupassant et d'établir la différence entre son "fantastique" et celui d'Hoffmann. En outre j'admets que votre remarque est pertinente, d'autant qu'elle suscite l'envie du lecteur à découvrir "l'étrange histoire". J'ai plaisir à lire votre commentaire. et vais lire vos écrits. Cordialement. Si vous voulez lire un joli texte je vous suggère LE PRINCE BLANC de Robert PATTE.
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Fred Panassac · il y a
Un récit très agréable et très ancré dans le paysage enchanteur de la Suisse italienne. Comme vous avez pu le lire, mon histoire d’imaginarius se passe aussi pour partie en Suisse, mais dans une autre région du pays.
La deuxième partie de votre texte, plus fantasmagorique que la première partie descriptive a eu ma préférence
Mes voix. + 3 et mes vœux de réussite !

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Lucie Sedraine · il y a
Je vous remercie pour cette appréciation détaillée et pour vos votes ! Cordialement.
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Zouzou · il y a
+5 pour cette Italie que j'aime , et ses lacs...
dans le même prix , j'ai : " Ensuquée " , si vous aimez ...

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Lucie Sedraine · il y a
Merci pour l'Italie, merveilleux pays ! Et pour ces votes tombés dans l'urne !
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