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Les brumes de la vallée des lunes

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Cadbury

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Les brumes de la Vallée des Lunes, on dit qu’elles rendent fou.
Et moi j’étais jeune, et j’étais peut-être fou.
N’ayant donc rien à perdre, ou le pensant ainsi, je m’y suis jeté.
Nous habitions une ferme sur le Haut Plateau. Une ferme fortifiée dominant une vaste plaine suspendue entre le ciel et la terre.
L’herbe faisait tapis, tantôt verte tantôt grise, tapis volant et ondoyant. Partout autour, l’infini prenait fin en de vertigineux ravins. Celui qui bordait la ferme s’abimait à pic vers la Vallée des Lunes.
Depuis le trou des latrines, surplombant le vide, on pouvait voir la pente aride toute de rocs et de racines, descendre raide vers cet océan de brume.
C’est là, dans ce réduit des latrines, que je me suis caché lorsqu’ils sont arrivés.
Une horde guerrière, un fracas d’armes et de chevaux, depuis le matin, parcourait la lande. L’odeur du sang les avait précédés, portée par le vent, poussée sur la plaine, hérissant les herbes, qui, je le jure, hurlaient.
Mon père était guerrier. Il s’est tenu debout, protégeant notre porte. Immobile, il a toisé le Mal et en a pris la mesure. Sa tête a roulé, la porte a cédé.
Je n’ai plus entendu que les cris des personnes et des murs, le craquement du feu, le bruit des corps qu’on déchire. L’horreur a une odeur. Je l’ai respirée ce jour. Elle ne m’a plus quitté.
Du fond de ma cachette, j’ai cherché une issue, à tâtons dans le noir. Pas le noir de la pièce car il faisait jour, mais le noir de ma peur, l’obscurité absolue de mes sens en effroi. Je n’ai trouvé que le trou. Le trou béant donnant sur le vide.
J’ai enlevé mes vêtements pour que ma peau glisse sur les parois de pierre. J’ai dû me contorsionner. J’ai senti mes os craquer, mes épaules brûler... j’étais en sang.
Mais je suis passé. Je suis tombé, la tête la première, expulsé des latrines, en chute libre, perdu.
Lorsque j’ai repris connaissance, j’étais cerclé de brume. Porté par le courant du fleuve, tentant de garder la tête hors de l’eau, à la limite de l’asphyxie, peut-être vivant.
Mon corps était douleur, tailladé par les eaux, froides comme des couteaux. Et partout la brume, plus dense que l’eau, se confondant avec elle, oppressant mon visage, emplissant mes poumons, obstruant tout, de son inexorable blancheur.
Etait-elle vraiment magique, la brume de la Vallée des Lunes ? cachait-elle, comme le racontaient les anciens, les sombres sortilèges, qui emportent les âmes et font les fous qui dansent sur la lande ?
J’étais tout prêt à le croire tant je sentais ma raison se dissoudre, s’écouler et sombrer.
Car dans le blanc coton de la brume, j’ai vu l’enfer.
J’ai vu des corps par milliers portés lentement entre brume et fleuve.
J’ai vu le sang de ces corps, encore chaud et mousseux, devenir écume et croupir au creux des vagues de cadavres.
J’ai vu des cadavres encore vivants monter d’autres cadavres, un peu moins vivants pour hisser la tête, la narine ou la bouche, hors des vapeurs nauséeuses de la brume.
J’ai senti leurs haleines, leurs peurs, leurs déjections et j’ai défendu mon espace dans cet immense navire de chairs.
Ces corps étaient mes frères. J’en connaissais certains.
Quelle malédiction soudaine s’était abattue sur mon peuple ? Le Haut Plateau d’un coup, nous avait-il rejetés, évacués, tous, par les latrines ? Avions-nous offensé ses dieux ? ou était-ce la brume ? avait-elle réclamé quelque dû ancien ? Existait-il un antique et funeste pacte que nous avions oublié et dont le prix aujourd’hui nous était réclamé ?
Nous dérivions. Nous, Peuple du Haut Plateau, perdus dans la brume, noyés par le fleuve, nous dérivions.
Nus et abimés, privés de nos pouvoirs, sorciers et guerriers, pêle-mêles et impuissants, nous nous écoulions ensemble au gré du courant. Nous formions une houle molle aux soubresauts macabres.
Dans cette semi-conscience, je ne mesurais plus le temps. Il s’est écoulé aussi, suivant les lacets du fleuve et le rythme syncopé de nos gémissements.
Et puis, un jour, la terre est venue sous mon ventre, elle m’a repris comme on prend dans sa main un animal blessé. C’était dans une courbe, une corde des eaux, s’étalant doucement, dessinait une plage. Je m’y suis échoué.
Séparé de mes frères et de leur funeste convoi, affalé sur le sable, j’ai repris mes esprits.
Mes jambes décharnées me tenaient à peine. Autour des os de mes mains, mes peaux s’enroulaient en parchemins usés.
Des sillons de rides gravaient sur mes traits un désert aride, un horizon désolé que toute vie avait fui.
Je n’avais pas encore compris et j’ai pensé que ça devait être ça, le sortilège que me laissait la Brume.
J’étais un vieillard et je ne savais pas où j’étais.
J’ai marché plusieurs jours sur un chemin de terre. La Brume toujours était là, et je me suis dit que la Plaine était un bien triste pays, qui ne connaissait pas la clarté des airs de notre Haut Plateau. La route était bordée d’arbres qui me semblèrent être des oliviers, le soleil perçait un peu le nuage brumeux, j’avançais comme un automate dans ce paysage voilé.
Au détour d’un virage, une montagne étrange a commencé à se dessiner. A travers le rideau de brume, à mesure de mes pas, je voyais prendre forme de grandes murailles de pierre et des tours élancées, dont les toits brillaient au soleil.
Une cité.
Je n’en avais jamais vu, mais cela semblait correspondre à ce que les voyageurs contaient parfois le soir quand ils dormaient à la ferme.
J’ai suivi le chemin, et la cité immense m’a laissé entrer. A l’intérieur, la brume encore pigmentait de flou les hommes et les choses. Je devinais l’agitation, les couleurs vives des tissus des dames, les hauteurs magistrales des portes et portiques, les mouvements des corps courant en tous sens. Je percevais le bruit des forges et les rires des tavernes, le hennissement des chevaux, le halètement des portefaix... je respirais des odeurs pour la première fois. Certaines fortes et dérangeantes, d’autres suaves comme l’encens de nos temples, toutes mêlées comme les sons.... Mais toujours cette brume m’empêchait de voir, entendre, sentir la netteté des choses.
J’ai parcouru les rues, dormi sous les ponts, vécu des quelques expédients qui s’offrent à un vieillard. Je glissais dans la ville comme j’avais glissé dans l’eau : anonyme, indistinct, juste en-deçà de l’intérêt des autres.
Au début j’ai essayé de parler à ces gens. J’aurais voulu leur raconter mon histoire, discuter leurs coutumes, exister...
Mais personne ne semblait me voir.
J’étais invisible, inaudible... seul.
Ce n’est que longtemps plus tard que j’ai compris que c’était là le sortilège de la Brume de la Vallée des Lunes.
La brume, elle n’était pas sur les chemins, elle n’était pas dans les rues de la ville. Elle était là, juste autour de moi. Elle s’était accrochée à moi pour me séparer du monde de son rideau ouaté.
Entouré de brouillard, je finirai ma vie dans un brouhaha de sensations indistinctes. Entouré de brouillard, je ne serais plus pour les autres qu’une ombre diffuse, un homme flou aux contours incertains.
Je resterai à jamais prisonnier de cette camisole, avec pour seuls compagnons mes souvenirs sanglants et mon passé volé.
Je suis maudit.
J’étais assis à l’ombre d’un porche et je pensais ainsi lorsqu’elle est arrivée.
Elle s’est penchée vers moi et m’a glissé à l’oreille des mots que je n’ai pas compris. Mais j’ai vu son sourire. Il était franc et clair et sa lumière chaude transperçait la brume.
Elle a placé dans ma paume une étrange baguette que finit une mine. J’ai senti sa magie. Et sa main a guidé la mienne. Sur le blanc d’une page nous avons tracé des entrelacs de signes. Leur pouvoir est immense, c’est elle qui me l’a dit. Il dissipera la brume et me rendra le monde.
J’ai su qu’elle disait vrai et je lui ai souri, étonné de le pouvoir encore. Puis j’ai souri encore, car je sais qu’elle me voit, un long sourire franc et clair qui transperce la brume.
Par la magie des signes, de ceux qu’elle m’a appris, je vais conter mon histoire. Elle dissipera la brume et me rendra le monde.
« Les Brumes de la Vallée des Lunes, on dit qu’elles rendent fou...

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Alizée · il y a
Bravo pour cette histoire ! C'est une belle idée d'avoir aussi pensé à une brume "individuelle". Vous avez mes voix !
Si ça vous intéresse, je suis aussi en compétition : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/caresse-vegetale

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup votre histoire.
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Patrick Peronne · il y a
Apparemment vous avez deux textes en compétition... dites-moi (si vous souhaitez une lecture) lequel vous retenez pour ce Prix. Merci
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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