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Les bouts du monde

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Siméon Ott

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Un jour, j’ai voulu revoir les villes debout. Les villes qui font face. Les villes suspendues des littoraux, ne tenant qu’au fil des catastrophes marines. Marées noires et noyades héroïques. Les villes-bigouden sur le fil des vies des marins. Funambules merveilleuses, emplies de claques iodées, de bourrasques et de cirés. Je voulais arpenter les faubourgs de l’orage, flâner dans la moiteur humide, vivre un peu dans la grisaille incertaine. Faire un voyage aux bordures, visiter les fins de continent.
Je voulais quitter ici pour là-bas. Je n’ai jamais été bon qu’à ça, je crois ; quitter.

Je suis arrivé à l’aube, Binic bleu gris et vent, ciel massif, me suis garé le long du port. Petit port de plaisance secoué d’immensité, désert, battu par la fine pluie des matins de mars. De l’ancre palpitait ici, en profondeur. Alternance de déshydratation et de noyade. On naviguait d’un extrême à l’autre ; pas de place pour les demi-mesures. L’eau ne transige pas, elle noie ou abandonne. La plage était vide, sable fin parsemé de galets, charnier à cailloux marins, soldats morts des batailles incessantes, entre terre et mer, blindés ressac à l’assaut de digue fortifiée. Ces cailloux ont perdu. Tectonique océanique.
La mer montait. Elle était là, me faisait de l’œil en me léchant les orteils, dragueuse aguerrie d’âmes conquises. J’étais là pour elle, finalement. Pour elle et pour les villes qu’elle garde à ses côtés, harems à marins voilés trop heureux qu’on leur accorde une nouvelle danse. Marins-pisseuses haut de gamme, amazones à grands espaces. Femmes résignées aux allers et venues incessants. Amantes heureuses à rendez-vous secrets au milieu de nulle part, offertes à leur amant global. Envoûtées englouties, mortes tragiques, en stocks renouvelables. Les villes de l’ouest abritent des amours absolues.
Je me souvenais. D’abord, il y avait la plage, la Manche droit devant. A droite, les cartes postales, maisons à pierres petites et volets bleus, toits d’ardoise, sombres, solennels. A gauche, les trous rectangulaires, piscines creusées d’eau salée. Ici le pragmatisme. Ici on creuse et on attend que la mer remplisse les piscines. On tente de capturer pour quelques moments les vagues égarées. Et les enfants jouent dans les petites vagues, et les ados dans les moins petites. Les grands jouent dans les grandes, les sérieuses.
Plus loin, sur la gauche, il y avait le port, jusqu’à la digue, jusqu’au phare. Le port à mi-temps, comme en Bretagne. Port mi-temps, puis cimetière jonché de carcasses boisées. L’eau qui se retire laisse toujours des cadavres. Il y avait là des coques bariolées aux noms ambitieux. « L’amiral » côtoyait « Le bout du monde », « Le petit prince » mouillait à côté de « Surcouf ». Toutes attendaient, patiemment, tranquillement. Les grands départs pour les grandes aventures au-dessus des grands fonds. Un bateau, ça ne doit voir les choses qu’en grand, non ? Naviguer au plus près du Soleil et mourir au creux d’une tempête dans les bras d’un récif. Rien de moins. Une vie d’absence dissoute dans une mort tragique.
Je fumais des cigarettes roumaines pendant que l’univers crépitait comme un vieux film. J’avançais, brassé par les vents, la cendre tremblotante, vers le port, recroquevillé vagabond, dégingandé errant. Mes pas ploc-ploc de semelles trempées sous les nuages gris-noir, avant-garde de tempête, éclaireurs de tsunami. Les vagues montaient, hargneuses, les coques se chamaillaient. J’ai choisis la plus majestueuse, coque bleu lys nommée « Continent ». Emprunter une barque pour naviguer sur le « Continent ».
La serrure crochetée, le bateau partait. Une lueur brillait là-bas. Un point d’horizon en ligne de mire. Une lumière intense, or, attendait qu’on l’accoste. Je serai celui-là, pêcheur de lumières perdues, corsaire solitaire de lampions marins. Cap sur la luciole, cap sur l’or, cap sur le loin. L’Ouest en point de chute.
Le phare s’éloignait derrière moi, l’eau m’entourait avec plus d’intensité à chaque mille. La grand voile claquait, gonflée de tous les vents, et le bateau épousait ce grand terrain vague qui le caressait de cyprine salée, claques d’iode. Amour vache des océans capricieux. La tempête grossissait, jalouse immense. La mer sentait que je n’étais pas là pour elle, mais pour cette lueur. J’avais pris la fuite, sur mon bateau volé, pour les vagues, mais naviguais maintenant vers cet horizon lumineux, ce petit soleil en lévitation. Moi, sur le pont, je me souvenais de mes cours de voile. En sixième, en classe mer. Courses de catamarans à deux et optimiste tout seul. J’avais appris la voile sur un esquif qu’on appelle optimiste.

La poupe perçait désormais les ressacs marins. D’amour vache en haine tenace, océan bipolaire. La lueur s’approchait, j’en palpais les contours. Le ciel était massif, enclume pesante, toile sombre insonore. Je ne voyais plus le phare derrière.
Une vague, infinie. Gouttelettes de mort. Bourreau humide. Pont noyé. De l’eau partout. Je crie. Rien. Grand fracas, bois métal et sel. Nous irons rouiller dans les fonds bleus, Continent et moi. Craquement immonde, voile disloquée, bateau abîmé. Puis plus rien.
Je voulais voyager aux bordures, visiter les fins de continent. Amers savoirs ceux tirés des voyages. Au bout du monde on tombe. Au bout du monde règnent, maîtresses, la mer et ses lueurs obsédantes.

PRIX

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Paul Brandor · il y a
je vote un peu pour Céline et sa ville debout ; aussi pour vous et vos villes couchées
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Yves Brard · il y a
Il y a incontestablement une écriture, un style et ..un amour de la mer qui transpire
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Utilisateur désactivé · il y a
Je vote pour les mots choisis, pour la mer si belle et terrifiante. Merci.
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Eva Dayer · il y a
Un voyage vivifiant , une écriture qui vous emporte , bravo ! A voté .
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Utilisateur désactivé · il y a
je vote pour vous car vous avez choisi une photographie de Céline pour illustrer votre biographie.
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Cdepizan · il y a
emportée par le souffle de votre texte! embarquée devrais-je dire, mais survivante du naufrage, je vote!
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