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Les Beignets de 16h09

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Caroli

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— Pierre, il y a quelque chose qui déraille dans le jardin, dit Sophia.
— Ah, tu es sûre ? Je n’ai rien entendu, répond le vieillard, en levant un regard bleu plein de tendresse vers celle qui partage son quotidien depuis cinquante-deux ans exactement.
— Si, si, écoute bien. Un chuintement. C’est net. Si tu n’entends rien, c’est que tu deviens vraiment sourd, sans vouloir te vexer, mon chéri.
— Un chuintement, tu dis ? Toi, par contre, tu as encore l’ouïe aussi fine qu’à vingt ans, ma douce.
— Tu es gentil. Tu prendras bien un autre beignet ? Ce sont tes préférés, à la confiture de fraise, propose la vieille en tendant la corbeille garnie d’un tissu à petits carreaux rouge et blanc.
— Avec plaisir, ma chérie. Ils sont délicieux. Il faudra inviter le petit, demain, à prendre le goûter. Il les adore aussi. Tu lui en mets deux de côtés ?
— Quelle bonne idée. Bon, là, ce n’est plus un chuintement. C’est plutôt un long, long crissement, très aigu. Tu l’entends celui-là ?
— Ah, oui, tu as raison. C’est bizarre quand même, c’est beaucoup trop tôt.
— Que veux-tu dire, Pierre ? Trop tôt pour quoi ?
— Je n’y suis pour rien, je te jure, ma chérie. C’est Léon. Hier, il était dehors, il m’a juste dit : « Tu verras, Pierre, juste avant les informations, tiens-toi prêt ». Sur le coup, je n’ai pas compris et je ne lui ai rien demandé. Mais ça ne m’a pas lâché de la nuit, essaie d’expliquer le vieux, la bouche pleine de beignet.
— Ne me dis pas que cela va recommencer ? Ah, non, je ne le supporterai pas, je te préviens.
— Et si c’est le 16h09, ça risque de faire plus de dégâts que la dernière fois.
— Je n’ose même pas y penser, tout ce sang ! Essuie-toi la bouche, s’il te plaît, ajoute-t-elle en lui tendant une serviette rouge et blanche.
— Il faudrait qu’ils se calment, je suis bien d’accord. Au moins, la dernière fois, ce n’était que de la marchandise. Bon, il y a eu le conducteur, c’est vrai. Qui a été retrouvé deux jours plus tard. Une horreur, tu te rappelles ?
— Oh, Pierre, je t’en prie, ne m’en parle pas. J’avais presque oublié. Je ne suis vraiment pas contente, sanglote-t-elle, le nez à moitié plongé dans son mouchoir du même carreau.
— Oui, pardon, ma Sophia. On avait dit qu’on n’en parlerait plus, s’excuse le vieux Pierre, en lui prenant la main.
— Retrouvé dans les broussailles, une jambe un peu plus loin, et des vautours qui avaient commencé à le manger ! Quel pauvre homme. Heureusement qu’il n’avait ni femme, ni enfant. Mais à deux semaines de la retraite, tout de même ! Juste parce qu’ils avaient laissé exprès leur camionnette bonne pour la casse au milieu du passage. Non, vraiment, je ne suis pas contente.
— Ça crisse longtemps, je trouve. Peut-être qu’il va réussir à passer, cette fois-ci ? Léon m’a dit hier qu’il allait juste un peu dessouder le rail qui ne tenait déjà plus que par miracle. Comme ça, personne ne pourra dire que c’est volontaire. Mais que c’est à cause de l’état des voies.
— Ah ! Tu vois que tu savais ! Tu te rends compte que c’est de la complicité ?
— Tout ça parce qu’ils trouvent que la ligne qui passe chez nous est mal entretenue. Ils n’ont pas été écoutés et maintenant, ils agissent, les frères Moislin. Ce ne sont pas des rigolos, ça, c’est sûr, s’énerve Pierre, en tendant la main cette fois vers le panier à beignets.
— Des fous, oui. Oh, mon Dieu ! Non, ça y est ! Quel bruit horrible ! Oh, je ne veux pas voir ça !
Au-delà des murs, ce n’était que grincements suraigus, vite suivis par un vacarme innommable, mélange de chocs sourds en cascade, de craquements métalliques continus, et d’explosions. Le sol de la pièce semblait bouger, la vaisselle tintait en s’entrechoquant dans le buffet. Un petit toc toc à peine perceptible à la vitre de la cuisine, et voilà que la porte s’ouvrit d’un coup. Le grand Moislin, ainsi nommé du fait de son statut d’aîné et de sa taille, entra sans y être invité, le cheveu hirsute, le visage illuminé par un grand sourire.
— Alors, voisins, vous avez entendu ? Y a Ignace qu’est parti voir. Ça te dit de venir, Pierre ? Dites, madame, ça vous dérangerait pas d’appeler les secours ? On n’est pas des sauvages quand même. Faut aider les pauvres gens qui sont là-dedans, même s’ils avaient qu’à pas prendre le train.
— Oh, mon Dieu ! laisse échapper la pauvre Sophia, tétanisée au bout de la petite table.
— Faut voir ça ! Il ne s’est pas raté, couché tout du long et il avance encore ! Ça fait drôle à voir quand même. Faut qu’ils envoient quelqu’un. Dites leur : toute l’équipe, et sans perdre de temps !
— Qu’est-ce que vous avez fait ? Ce n’est pas bien, M. Moislin. Il ne faudra pas recommencer, tente la vieille Sophia, émergeant de sa torpeur.
— Oh, allez, faites pas votre mijaurée, Mme Robert. Quand personne veut vous écouter, un moment y a plus à hésiter, c’est tout. Bon, tu viens ou tu ne viens pas, Pierre ? Moi, j’y retourne en tout cas, lance le Léon en ouvrant déjà la porte pour rejoindre le 16h09 agonisant.
— Il est parti. Vas-y, Pierre. Vas voir. Il vaut mieux ne pas les laisser seuls là-bas. Moi, j’appelle les secours.
— J’y vais, ma douce Sophia. Mais je me disais en le voyant qu’il allait falloir qu’on les arrête. Tu ne crois pas ? Sinon, de quoi seront-ils capables la prochaine fois ?
— Je te retrouve bien là, mon Pierre. Tu reprendras un petit beignet avant d’y aller, pour te donner des forces ?

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Coucou! · il y a
Quel sadisme! J'ai bien ri.
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Coucou! · il y a
Quel sadisme! J'ai bien ri.
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Thara · il y a
De l'humour noir entre deux beignets, pour Sophie et Pierre. Personnellement, cela m'aurai coupé l'appétit !
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Mog · il y a
Très malicieux !
Peut-être passerez-vous par ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/mot-d-amant

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Caroli · il y a
merci !
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Nastasia B · il y a
Ma modeste contribution pour soutenir ce joli texte.
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Caroli · il y a
Merci Nastasia pour votre soutien
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Gaiaba · il y a
bravo !!!!
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Caroli · il y a
Merci beaucoup Gaïa !
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Isabelle Lambin · il y a
Que voulez-vous, il faut bien trouver à s'occuper lorsqu'on est à la retraite. Ça change du rami, du tricot et de la pétanque ;o)
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Caroli · il y a
ahahah !
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Louélie Bisbal · il y a
Bravo maman, c'est bien écrit, tu mérites un vote de plus !!!
Mais ce n'est pas ma nouvelle préférée de toutes celles que tu as écrites.

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Caroli · il y a
Merci, Louélie pour tes encouragements ! Ils me vont droit au coeur
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Csc · il y a
humour très caustique, mais un peu effrayant. A ne pas mettre entre toutes les mains ! Mais bien écrit.
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Caroli · il y a
merci ! oui, j'y suis allée un peu fort
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