Les battages

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Après «Les Dimanches» et «Les Vacances»

Un dimanche, en rentrant de la messe au bourg voisin où nous avait conduit Bijou, attelé à la giole* et fièrement conduit par le benjamin à coups de «hue» et de «Dia», alors que ce brave cheval aurait fait le trajet à travers la forêt les yeux fermés (d’ailleurs, rien ne dit que ce ne fut pas le cas). On nous avertis que la batteuse arrivait demain.

Cette nouvelle perturba notre nuit à tel point que le lendemain nous nous levâmes aux aurores, mais la mine chafouine.

Nous guettâmes toute la matinée, les yeux rivés sur le chemin en pure perte et ce fut en plein repas que la loco crachant le feu et la fumée nous éjecta de la table d’un même élan, faisant valser les assiettes.
Le monstre tractant la batteuse faisait son entrée au domaine et la positionnait sur l’aire dans le caquetage des oies courroucées, en soulevant des nuages de poussière.

Ce fut le signal du branle-bas de combat. Tout ce que la ferme comptait de personnel féminin fut attelé à la préparation des repas d’une cinquantaine de travailleurs de force, à qui il ne fallait pas en compter. Le four approvisionné en bois bien sec fut mis en chauffe dans l’instant, afin d’y cuire des miches, des tourtes, des tartes de cinquante centimètres de diamètre. La chasse aux volailles se solda par des pertes considérables dans les poulaillers. On vit même des canards sans tête faire le tour de la cour devant les enfants ébahis et un peu apeurés quand même.

Le lendemain, la loco fut reliée à la batteuse par une énorme courroie, dont on nous expliqua qu’il fallait bien prendre garde, comme à toute cette machinerie d’ailleurs où nombre d’ouvriers avaient laissé un membre, voire plus. Quand tout cela se mit en branle, chacun se recula impressionné par le bruit et la fureur. Et ce n’était rien à côté de ce qui nous attendait, quand elle cracherait le grain et la balle dans une poussière asphyxiant les servants.
******
Alors les ouvriers sont arrivés en grand nombre, de toutes les fermes voisines où ils seront engagés au fur et à mesure pendant toute la saison des battages. Perchés sur les gerbiers, ils alimentent le monstre dévorant, qui recrache la paille, la balle et le grain, recueillis dans de grands sacs qu’il faut se coltiner à l’aide d’une échelle, jusqu’au grenier au-dessus des granges. Mais pas avant que le sac ne soit comptabilisé par grand-mère assise à son pupitre à longueur de journée, sans s’apercevoir que de temps en temps un sac emprunte un chemin différent.

Les litres de cidre et de mauvais vin circulent en quantité pour apaiser la soif et les gosiers asséchés par la poussière. L’effort ne consomme pas tout l’alcool et ses vapeurs font encore de l’effet quand la journée terminée, les agapes peuvent commencer dans l’immense grange où sont dressées des tables gargantuesques.
De ces réjouissances bien méritées, interdites aux enfants à partir d’une certaine heure, nous ne connaîtrons que des ont-dit, les adultes se refusant à tous commentaires sur les danses et autres amusements qui s’y déroulent, au son de l’accordéon qui nous parvient à travers la cour. La promiscuité des nuits passées, tous sexes confondus, dans la paille des dortoirs improvisés et le vin aidant, quelques filles de ferme seront nanties d’un cadeau espéré ou rejeté.
* * *
Un jour la ferme fut vendue afin de renflouer les finances familiales. Grand-mère, les doigts vaincus par l’arthrose ne pianotait plus Schubert et nous connaissions enfin les joies des bains de mer.

* Giole : Charrette à quatre roues équipée de deux bancs longitudinaux.
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