Les baskets de Proust

il y a
2 min
422
lectures
187
Finaliste
Jury
Recommandé

Donner ici les petites histoires que je ne faisais que murmurer après les avoir écrites en me demandant si mes mots jouaient - ou pas - une petite musique ? C'est comme passer du statut de chanteu  [+]

Image de 2017

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Bleues marines ou vertes ? Elle hésite avant de cliquer sur « commander ». Quand ses baskets en toile sont si usées qu’elles laissent apparaitre ses gros orteils, quand les bords se décollent et surtout quand un fumet de bon Camembert plane dans la cabine d’essayage (c’est toujours dans une cabine d’essayage que les vieilles baskets se mettent à sentir, c’est embêtant...) elle réalise que ce serait le moment de renouveler sa paire de Superga. Elle se lance dans un rapide calcul : à raison d’une paire tous les deux ans depuis ses 17 ans, quel est le chiffre d’affaire généré par ses achats de baskets en toiles ? Elle laisse tomber les chiffres et pense à sa nouvelle paire. Elle file chez elle. Si elle passe la commande ce soir, elle devrait les recevoir dans deux jours. Elle mettra du talc sur les pieds en attendant et elle évitera de se déchausser en bonne compagnie...
Chausser des Superga, c’est porter les couleurs de l’Italie des années 80. C’est adopter illico une démarche plus stylée, un air faussement négligé. Mais surtout, c’est comme si nos pieds parlaient avec les mains, sentaient la pizza plutôt que le fromage, gagnaient le championnat d’Europe de football et buvaient vraiment le Champagne, marchaient sur les pas de Jules César dans la Rome antique sans se tordre la cheville. Avant de les mettre, elle les retourne pour vider les grains de sable qui se seraient glissés là, comme si elle revenait de la plage, une plage de l’Adriatique où le sable brûle les pieds dès la fin de la matinée, si bien qu’on se réfugie à l’ombre, les baskets à la main, près du Juke box qui joue sarà perchè ti amo de Ricchi e Poveri.
Après des années de bleu marine, parfois du blanc - à regret, finalement : c’est salissant - elle est soudain prise d’une audace irrépressible : elle clique sur vert. Un beau vert vif, qui fait penser au Brésil. Est-ce une façon de voyager un peu plus loin ? De donner du sens, de la consistance, à sa Madeleine ? Avec ses baskets vertes, elle ne portera plus seulement les couleurs de son adolescence italienne, mais celle de la planète. Elle fera attention où elle mettra les pieds pour ne pas contribuer à l’extinction d’une espèce. Elle ne les posera plus à côté du juke box mais près de son zafu, avant de s’asseoir en tailleur, le dos droit, les mains sur les genoux, les yeux fermés, pour méditer.
Les paupières baissées, elle porte son attention sur sa respiration, sur l’air qui entre et sort de ses narines. Elle s’ancre dans le moment présent. Malgré ce doux mouvement, des pensées fusent à nouveau. Le vert de ses nouvelles baskets fait sensation auprès de ses copines, c’est évident, mais avant de s’asseoir, elle a remarqué, non sans contrariété, que la couleur vive jure un peu avec le vert anis de son zafu. Elle porte à nouveau son attention sur sa respiration. En même temps, ce vert évoque la couleur d’une grenouille, qui n’est pas sans rappeler la raison de notre présence sur le coussin de méditation : se poser, respirer et observer ce qui se passe là, juste là. Le batracien vert gonfle ostensiblement la gorge et le ventre à chaque inspiration, tout en restant immobile sur son nénuphar. Elle tente de diriger son attention sur ses sensations, sans perdre une miette de ce qui l’entoure à cet instant. Elle observe tantôt son souffle, tantôt ses rêveries, et encore ses baskets. Elle reste calme et attentive sur son cousin vert anis. En la regardant bien, on pourrait voir un sourire se dessiner sur son visage paisible. Aurait-elle donc atteint le fameux éveil de la pleine conscience ? Le nirvana ?
Ce sourire... c’est juste que son cinéma intérieur vient de lui offrir un nouveau scénario. Elle est à nouveau à la plage, ses Superga vertes aux pieds. Le juke box d’alors a cédé sa place à un grand écran qui diffuse le remix du tube de l’été : Love is all de Roger Glover and the butterfly ball. Sur les images du clip, elle voit apparaitre le personnage principal... une grenouille ! La guitare en bandoulière, celle-ci entonne la mythique chanson d’amour universel, comme les latin lovers au regard brûlant, qui promettaient aux jeunes touristes de se transformer en princes en échange d’un baiser, là maintenant... Sans savoir que vingt ans plus tard, leurs baskets en toile trouée en fin d’été, deviendraient un emblème coloré de la recherche du temps perdu.
Recommandé
187

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Micheline Pimpon

Domi Roca

Elle arriva dans le hall de gare, en grande pompe, en même temps que le train de sept heures du matin : Micheline Pimpon se cogna deux ou trois fois contre des gens pressurisés, rajusta ses... [+]