3
min

Les baskets d'Anatole

Image de Farida Johnson

Farida Johnson

238 lectures

204

Recommandé
Lorsque Anatole me proposa d’emménager dans sa maison ardéchoise, je dis oui. Sans réfléchir. Après tout n’était-ce pas ce dont nous avions rêvé tous les deux tout au long de nuits sans fin, à parler de ce que nous serions ? Ou plutôt de ce que nous ne serions pas. Nous ne serions jamais comme nos parents, divorcés très tôt. Et surtout pas comme ceux de notre âge, urbains avant tout et connectés forcenés. Jamais nous ne nous disputerions, jamais nous ne nous mentirions, jamais nous ne nous tromperions. Nous étions exceptionnels. Anatole était beau et il me trouvait beau. Je frémissais dès que j’apercevais sa démarche élastique. J’aimais sa haute taille, sa minceur élégante et ses longs cheveux bruns qui balançaient sur ses épaules au rythme de son pas souple. Le seul détail dans son apparence qui me dérangeait était les baskets qu’il portait tous les jours. Je ne crois pas l’avoir vu avec autre chose aux pieds. De vieilles baskets décolorées et effilochées dont les semelles étaient devenues si lisses que parfois il glissait sur les trottoirs mouillés. 

J’étais alors en terminale et je venais de passer mon bac. Lui, était déjà en première année de Lettres à Grenoble. Nous passions nos vacances à Valence chez nos parents respectifs. C’est au cours d’une marche dans le Vercors que nous tombâmes, au sens littéral du terme, l’un sur l’autre. Car les maudites baskets d’Anatole firent des leurs d’entrée de jeu. Alors que nous nous croisions sur un chemin étroit surplombant un superbe ravin, il glissa sur une roche plate et me tomba dans les bras. Nous nous relevâmes très vite – les hommes ont toujours un peu honte de tomber –, et avec un grand sourire, il me tendit une main encore pleine de gravillons : « Moi, c’est Anatole ». Je bredouillai rapidement mon nom, je suis d’une timidité maladive. C’est comme ça que notre histoire commença.

Nous étions tous deux des amoureux de la nature. C’est pour cela que l’idée d’aller nous installer dans une vieille baraque dont sa mère avait hérité en Ardèche s’imposa naturellement. Notre projet prit forme rapidement : vivre là-bas loin de tout – ce serait une année sabbatique –, et passer notre temps à nous aimer, à couper du bois, à faire pousser nos légumes et à bavarder en attendant le passage de la biche ou le cri du renard. J’imaginais déjà les soirées de septembre, un peu fraîches, sous l’auvent de la terrasse, nous deux enlacés, les yeux perdus dans la grande forêt sombre et les oreilles aux aguets.
Nous n’étions pas de doux rêveurs, l’aspect matériel fut évoqué et nos parents, toujours dans la culpabilité d’avoir divorcé, acceptèrent de nous aider financièrement mais pas plus d’un an. Il faut bien que jeunesse se passe. Les miens, un peu snobs, voyaient d’un très bon œil que leur fils gay aille filer le parfait amour au fin fond de l’Ardèche comme dans ces foutues années 70.
Les débuts furent splendides ! Longues balades sur les chemins boisés dans les odeurs astringentes de pin, randonnées sur le plateau ardéchois au milieu des grands prés dominés par le sommet du Mézenc et baignades joyeuses dans les rivières claires qui couraient au fond de gorges ombragées. Nous ramassâmes des myrtilles, des framboises, des noisettes, des champignons et des châtaignes. Je nous revois bondissant et affairés, petits hommes perdus au milieu de la nature sauvage et l’image me fait encore sourire. J’adorais l’Ardèche et Anatole. Seule ombre au tableau, les baskets. Je ne comprenais pas pourquoi alors qu’il était évident qu’elles devenaient dangereuses, il ne s’en séparait pas. Elles étaient responsables de plus en plus de chutes, sans gravité jusque là et lorsque je m’en inquiétais, il m’envoyait bouler.
Puis l’hiver arriva. Le froid et la pluie s’invitèrent, assombrissant notre maison aux petites fenêtres. Une après-midi morose, devant la cheminée qui réchauffait à peine la pièce commune, il me demanda ce à quoi je tenais le plus. « Toi, bien sûr ! ». « Non, en dehors de moi. Je veux dire un objet ». Je réfléchis et lui dis que c’était sans doute mon vieux couteau. « Pourquoi ? » Ce couteau dont la lame était devenue très fine à force d’affûtages, m’avait été offert par mon grand-père que j’adorais, le jour de mes sept ans. Il m’avait donné une importance et une contenance singulières et sa présence dans ma poche m’était devenue indispensable.
Anatole sourit et me dit :
— Je te reconnais bien là.
— Et toi, à quoi tiens-tu le plus ?
— À mes baskets.
— Ça, je m’en serais douté. Mais pourquoi ? Elles sont dans un tel état que tu devrais les jeter ou au moins, si elles te sont si chères, les ranger dans un coin et marcher avec une paire neuve.
— Impossible ! Je me suis juré de ne les quitter qu’à une condition.
— Laquelle ?
— Trouver le grand amour.
Un froid glacial s’abattit sur ma nuque.
— Donc tu ne l’as pas trouvé ?
— Il me faudra encore un peu de temps pour le savoir.
En disant cela, il se pencha vers moi, m’embrassa, me regarda longuement, et dans ses yeux très clairs dansait une petite flamme moqueuse.
La fin de l’hiver fut une torture permanente. Outre le temps de chien qu’il fit cette année là, la vue des chaussures d’Anatole me rendait fou de rage et de douleur. Il m’arriva à plusieurs reprises de m’en emparer et d’aller les jeter dans le bois au-dessus de la maison. Mais la terreur qu’il me déteste d’avoir fait cela me poussait à retourner les chercher dans la boue et sous les branches chargées d’eau. L’idée que je n’étais pas le grand amour d’Anatole me bouleversait et je lui en voulais férocement de m’avoir parlé si franchement.
Puis un matin de la fin avril, il revint de la ville voisine avec un paquet. Il me le tendit :
— Tiens, c’est pour toi et pour moi.
J’ouvris le paquet et découvris une boite à chaussures et à l’intérieur une paire de baskets flambant neuves.
— Il fallait, tu comprends, que je sois sûr. Sûr de moi. Tu peux jeter les vieilles.
Et il me sourit. De ce sourire lumineux qui m’avait touché en plein cœur, ce jour-là, sur les pentes du Vercors.

PRIX

Image de 2017

Thème

Image de Très très court
204

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Noli Nola
Noli Nola · il y a
Mariage heureux de l'amour en baskets, beau récit, je vote.
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
Une très belle histoire d'amour sur un fond de nature sauvage bien retranscrite par de superbes images. La symbolique des baskets comme certitude des sentiments me plaît beaucoup. Le vote d'Arlo qui vous propose aujourd'hui son poème*sur un air de guitare* retenu pour le grand prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vos deux tourtereaux.
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Merci Arlo d'être passé. je suis heureuse que mon histoire vous ai plu.
·
Image de Barb Ara
Barb Ara · il y a
Une magnifique histoire d'amour ! L'ardèche, je l'ai découvert l'année dernière en vacances ! Je découvre trop tard ce texte pour lequel j'aurais aimé voter, mais il n'est jamais trop tard pour aimer;Si l'envie vous prend de venir promener vos yeux sur mes mots, ma nouvelle "La descente" est en finale, si vous l'aimez, n'hésitez pas à la soutenir ! Et comme je ne suis pas qu'un concours, mes autres écrits attendent eux aussi la venue de vos yeux ! Bonne journée :!
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Bien sûr il n'est jamais trop tard Barbara. Merci d'être passée lire et contente que ça vous ai plu. Pour votre texte je suis désolée, j'étais en voyage et j'ai raté la finale. J'irai lire vos autres écrits avec grand plaisir.
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Une belle histoire d'amour, et en Ardèche, mon département de prédilection ! Bravo, Doum, pour vos mots plein de délicatesse, vos descriptions très poétiques et cette chute qui nous tire une larme à l'œil ! Vous avez mon vote.
Je vous invite, si le cœur vous en dit, à lire mon sonnet Pétrole qui fait écho à Tarak que vous avez apprécié http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Un grand merci Jean pour ton commentaire. je vais aller lire Pétrole.
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
bonne visite à vous, Doum !
·
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Quelle belle histoire d'amour !
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Je suis heureuse qu'elle te plaise Isabelle!
·
Image de J. Chablik
J. Chablik · il y a
Trop tard, mais émouvante cette histoire !
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Jamais trop tard pour être lu! Merci d'être passé !
·
Image de Bernard Boutin
Bernard Boutin · il y a
Une paire de baskets neuves pour un nouveau départ, celui du grand amour ! Bravo Doum !
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Un amour passé à crapahuter, avec des baskets neuves c'est mieux! Merci Bernard.
·
Image de Gail
Gail · il y a
Amour toujours....
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Et voui... Merci Gail.
·
Image de Plume Le chat
Plume Le chat · il y a
Quelle belle histoire !
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Merci Plume! Je suis touchée.
·
Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Une jolie histoire . Une belle chute . Mes votes
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Un rand merci Nadine pour le commentaire et vos soutiens.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Il me demande où je veux me mettre. Une question des plus normales. Elle me déstabilise. Je choisis, un peu au hasard, un peu par habitude. Lentement, je m’installe, les jambes légèrement ...