Les baskets d'Anatole

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Il n'y a qu'un moyen de gagner de l'argent en écrivant, c'est d'épouser la fille d'un éditeur. George Orwell  [+]

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Lorsque Anatole me proposa d’emménager dans sa maison ardéchoise, je dis oui. Sans réfléchir. Après tout n’était-ce pas ce dont nous avions rêvé tous les deux tout au long de nuits sans fin, à parler de ce que nous serions ? Ou plutôt de ce que nous ne serions pas. Nous ne serions jamais comme nos parents, divorcés très tôt. Et surtout pas comme ceux de notre âge, urbains avant tout et connectés forcenés. Jamais nous ne nous disputerions, jamais nous ne nous mentirions, jamais nous ne nous tromperions. Nous étions exceptionnels. Anatole était beau et il me trouvait beau. Je frémissais dès que j’apercevais sa démarche élastique. J’aimais sa haute taille, sa minceur élégante et ses longs cheveux bruns qui balançaient sur ses épaules au rythme de son pas souple. Le seul détail dans son apparence qui me dérangeait était les baskets qu’il portait tous les jours. Je ne crois pas l’avoir vu avec autre chose aux pieds. De vieilles baskets décolorées et effilochées dont les semelles étaient devenues si lisses que parfois il glissait sur les trottoirs mouillés. 

J’étais alors en terminale et je venais de passer mon bac. Lui, était déjà en première année de Lettres à Grenoble. Nous passions nos vacances à Valence chez nos parents respectifs. C’est au cours d’une marche dans le Vercors que nous tombâmes, au sens littéral du terme, l’un sur l’autre. Car les maudites baskets d’Anatole firent des leurs d’entrée de jeu. Alors que nous nous croisions sur un chemin étroit surplombant un superbe ravin, il glissa sur une roche plate et me tomba dans les bras. Nous nous relevâmes très vite – les hommes ont toujours un peu honte de tomber –, et avec un grand sourire, il me tendit une main encore pleine de gravillons : « Moi, c’est Anatole ». Je bredouillai rapidement mon nom, je suis d’une timidité maladive. C’est comme ça que notre histoire commença.

Nous étions tous deux des amoureux de la nature. C’est pour cela que l’idée d’aller nous installer dans une vieille baraque dont sa mère avait hérité en Ardèche s’imposa naturellement. Notre projet prit forme rapidement : vivre là-bas loin de tout – ce serait une année sabbatique –, et passer notre temps à nous aimer, à couper du bois, à faire pousser nos légumes et à bavarder en attendant le passage de la biche ou le cri du renard. J’imaginais déjà les soirées de septembre, un peu fraîches, sous l’auvent de la terrasse, nous deux enlacés, les yeux perdus dans la grande forêt sombre et les oreilles aux aguets.
Nous n’étions pas de doux rêveurs, l’aspect matériel fut évoqué et nos parents, toujours dans la culpabilité d’avoir divorcé, acceptèrent de nous aider financièrement mais pas plus d’un an. Il faut bien que jeunesse se passe. Les miens, un peu snobs, voyaient d’un très bon œil que leur fils gay aille filer le parfait amour au fin fond de l’Ardèche comme dans ces foutues années 70.
Les débuts furent splendides ! Longues balades sur les chemins boisés dans les odeurs astringentes de pin, randonnées sur le plateau ardéchois au milieu des grands prés dominés par le sommet du Mézenc et baignades joyeuses dans les rivières claires qui couraient au fond de gorges ombragées. Nous ramassâmes des myrtilles, des framboises, des noisettes, des champignons et des châtaignes. Je nous revois bondissant et affairés, petits hommes perdus au milieu de la nature sauvage et l’image me fait encore sourire. J’adorais l’Ardèche et Anatole. Seule ombre au tableau, les baskets. Je ne comprenais pas pourquoi alors qu’il était évident qu’elles devenaient dangereuses, il ne s’en séparait pas. Elles étaient responsables de plus en plus de chutes, sans gravité jusque là et lorsque je m’en inquiétais, il m’envoyait bouler.
Puis l’hiver arriva. Le froid et la pluie s’invitèrent, assombrissant notre maison aux petites fenêtres. Une après-midi morose, devant la cheminée qui réchauffait à peine la pièce commune, il me demanda ce à quoi je tenais le plus. « Toi, bien sûr ! ». « Non, en dehors de moi. Je veux dire un objet ». Je réfléchis et lui dis que c’était sans doute mon vieux couteau. « Pourquoi ? » Ce couteau dont la lame était devenue très fine à force d’affûtages, m’avait été offert par mon grand-père que j’adorais, le jour de mes sept ans. Il m’avait donné une importance et une contenance singulières et sa présence dans ma poche m’était devenue indispensable.
Anatole sourit et me dit :
— Je te reconnais bien là.
— Et toi, à quoi tiens-tu le plus ?
— À mes baskets.
— Ça, je m’en serais douté. Mais pourquoi ? Elles sont dans un tel état que tu devrais les jeter ou au moins, si elles te sont si chères, les ranger dans un coin et marcher avec une paire neuve.
— Impossible ! Je me suis juré de ne les quitter qu’à une condition.
— Laquelle ?
— Trouver le grand amour.
Un froid glacial s’abattit sur ma nuque.
— Donc tu ne l’as pas trouvé ?
— Il me faudra encore un peu de temps pour le savoir.
En disant cela, il se pencha vers moi, m’embrassa, me regarda longuement, et dans ses yeux très clairs dansait une petite flamme moqueuse.
La fin de l’hiver fut une torture permanente. Outre le temps de chien qu’il fit cette année là, la vue des chaussures d’Anatole me rendait fou de rage et de douleur. Il m’arriva à plusieurs reprises de m’en emparer et d’aller les jeter dans le bois au-dessus de la maison. Mais la terreur qu’il me déteste d’avoir fait cela me poussait à retourner les chercher dans la boue et sous les branches chargées d’eau. L’idée que je n’étais pas le grand amour d’Anatole me bouleversait et je lui en voulais férocement de m’avoir parlé si franchement.
Puis un matin de la fin avril, il revint de la ville voisine avec un paquet. Il me le tendit :
— Tiens, c’est pour toi et pour moi.
J’ouvris le paquet et découvris une boite à chaussures et à l’intérieur une paire de baskets flambant neuves.
— Il fallait, tu comprends, que je sois sûr. Sûr de moi. Tu peux jeter les vieilles.
Et il me sourit. De ce sourire lumineux qui m’avait touché en plein cœur, ce jour-là, sur les pentes du Vercors.

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