Les baleines et l'âge d'or

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Ingénieur défroqué par amour de la chanson et de la poésie. Les "poètes d'aujourd'hui" existent, je les rencontre tous les jours ici et ma muse m'accompagne cata@virtual.net  [+]

Jusqu’où remonter trop loin ?
Non pas au déluge, trop convenu, mais à l’un des grands hivers de l’humanité.

L’ombre se répand, La calotte polaire assiège les continents, confisque les eaux, éteint les fleuves.
Assoiffée, la mer se retire un peu partout, entraînant ce qu’elle peut des terres qu’elle abandonne.
Pour la Gironde, c’est la débâcle des eaux, le règne des marées basses.
Au Nord, dans les hautes terres de Saintonge, la mer s’effondre, le littoral est en fuite. Des falaises vont mourir de n’avoir pas su retenir la ferveur océane. On en retrouve encore aujourd’hui les cicatrices calcifiées.

Menacées d’asphyxie les baleines se réfugient au large. Leur mémoire collective le sait bien, le redoux peut se faire attendre des millions d’années.
Comme tous les peuples qui perdurent, elles convertissent leur passé en légende.
Celle d’un retour est la plus porteuse d’espoir : L’année prochaine en Gironde est un rêve de baleine.

Un long hiver est passé. L’estuaire nouveau a retrouvé les eaux jumelles de ses fleuves. Avec leurs alluvions, il s’est construit des îles. Tout en se protégeant, il a redessiné ses rives. Entre vignes et marais, il a refait sa vie.
La mer insinue dans sa bouche une langue de sel qui flue et qui reflue au rythme des marées.
On dirait le bonheur.

La sagesse des baleines observe de loin mais conserve le souvenir d’un âge d’or où elles venaient s’ébattre.
La plus hardie n’y résiste pas.
La plus hardie ou la plus folle ! Mais où serait la différence ?
Elle se hasarde.
C’est une baleine noire, comme ses sœurs d’Atlantique, mais elle a l’inconscience d’avoir les yeux bleus et de croire à ce que racontent les anciennes.
Elle se reconnaît bientôt là où elle n’est jamais venue. Son ventre effleure le vasard. Il est doux. Elle va nager dans la même ivresse que les conquérants d’un himalaya.
Le flot montant la porte si haut qu’elle peut entrevoir les hommes.
Elle en perdra le souffle.
Ils ressemblent à ces Capitaines Crochet des bateaux pirates. Mais leurs embarcations sont dérisoires. Leur taille aussi comparée à celle de la rêveuse.
Elle n’en sera pas moins « adroitement amarinée » comme ils diront dans leur chronique. Une photo en témoigne, prise à marée basse lorsqu’ils s’approchent pour la mettre aux enchères, elle et son rêve.
Car le rêve de qui se meurt est toujours à vendre.
Quarante pieds de long sur quinze de circonférence vont mourir peu après l’adjudication publique.

Le reste appartient au jargon des hommes tel que rapporté dans les colonnes de l’Estuarien, revue locale de bon mérite. Nous en extrayons, pour l’exemple, quelques considérants :

"Considérant... que la stase de cet animal aidée de la force des rayons solaires qui ont constamment et continuellement dardé dessus ont occasionné très précipitamment sa putréfaction.
"Considérant...une émanation si infecte que nous avons jugé conjointement que ladite émanation ne pouvait manquer d’altérer la salubrité publique...
"Nous l'avons fait enfouir et couvrir de terre, dans la conche où nous l’avions fait hâler par les susnommés par nous requis..."

J’ai lu que d’autres hommes avaient trouvé plus expéditif de dynamiter ces fourvoyées.
Mais plus je lis leurs fossoyeurs et plus j’aime les baleines.
Et plus je comprends la désespérance de leurs suicides collectifs.
Et plus j’admire la fierté de celles qui, après s’être échouées, font le choix de s’exploser elles-mêmes, comme on a pu l’observer en de lointains rivages.

Les baleines vivent dans la mer sans être des poissons. Là est leur drame.
Il ressemble au nôtre, nous qui souffrons de n’être pas des dieux et montons parfois respirer à la lisière du divin.
Les baleines, tout comme nous, développent d’étranges mythologies.
Les plus naïves se prennent pour des bateaux. Affaire de dimension.
Les plus sereines se vivent entre l’amour des étoiles et la proximité des hauts fonds.
Les plus tourmentées vivent le même partage. Simplement, elles le vivent mal.
Les plus mystiques, vont retenir notre attention. À les comprendre, on comprend mieux les hommes. Elles ont gardé la vision nostalgique d’un paradis marin, grand bassin où elles pouvaient nager dans une félicité originelle.

Entendez-les :
« Nous y retournerons mes sœurs et nous vivrons là-bas l’éternité qui nous est promise auprès du Grand Mammifère Terrestre... »
Et les baleines chanteuses d’entonner leurs alléluias.

L’année prochaine en Gironde est un rêve que je partage avec les baleines aux yeux bleus, car j’ai reçu en héritage ce lieu de leur mémoire.

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