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Les Aspombres

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Ils détalaient à n'en plus pouvoir. Leurs pieds martelaient le sol et le bruit de leurs respirations essoufflées brisaient le silence. Bien qu'ils n'entendaient pas leurs poursuivants, chaque fibre de leur être sentait qu'ils les talonnaient de très prés. Cette peur qui s'était enracinée en eux les galvanisait et donnait à leur course un formidable élan.
La route était déserte mais au loin, ils pouvaient apercevoir le château d'eau ; s'ils l'atteignaient, alors, ils seraient sauvés. Si l'un d'eux avait le malheur de trébucher, il savait, en son âme et conscience que les deux autres ne pourraient rien tenter pour lui venir en aide. Car ils subiraient le même sort.
Un cri de rage, sans doute émis par les « Aspombres », résonna à leurs oreilles alors qu'ils n'étaient plus qu'à quelques mètres de l'édifice. C'est Flora qui l'atteignit la première. D'une célérité salvatrice, elle ouvrit la porte et tous trois tombèrent littéralement dans la pénombre bienheureuse.
Haletants, fourbus, assis et perclus de fatigue, tous trois se regardèrent, conscients du caractère critique et désespéré de leur situation. Et comme à son habitude, c'est Jérôme qui la résuma fort bien.
-On est dans une foutue merde !

Le monde était dans de sales draps. C'est ainsi que Flora analysait ce qu'était devenue leurs vies. Ça avait commencé de façon un peu étrange pour à peu près tout le monde. En ce qui la concernait, le jour de la débandade avait été un jeudi. C'était son jour préféré avant que tout ne parte en « cacahuètes » mais bien entendu elle n'avait plus de jour préféré aujourd'hui. Ce jeudi-là, elle était dans la cour de récréation et jouait à « tomate ketchup » avec ses copines. Mademoiselle Hédouin, son institutrice avait poussé un cri d'effroi en laissant tomber son mug de café. En suivant le regard de la jeune femme elle avait observé attentivement un groupe d'enfants de CE1. Elle pensait voir un grand blessé ou une bagarre mais rien de tout cela. Et puis, d'un seul coup, une évidence l'avait frappé de plein fouet.
C'était la petite Anna, qui posait problème.
Elle était immobile, le regard vide, les bras le long du corps. Mais ce n'était pas ça le pire.
Ce jeudi-là il faisait beau, le soleil dardait ses rayons sur la cour de récréation.
De tous les camarades autour d'elle, Anna était la seule à ne pas avoir d'ombre.
Mademoiselle Hédouin lui prit la main et la déplaça, sans doute en espérant que l'ombre apparaisse selon la position de son corps par rapport au soleil.
Mais non, le corps d'Anna ne projetait plus d'ombre.

L'attaque qui suivit jeta sur l'école un voile d'horreur. Flora s'était instinctivement réfugiée sous le préau alors que retentissaient les premiers cris. Elle avait levé la tête et vu une créature d'aspect fantomatique bondir sur des groupes d'élèves au milieu de la cour. Alors que d'autres criaient, hurlaient et fuyaient, elle était restée pétrifiée, fascinée par la scène qui se déroulait sous ses yeux. Le fantôme blanc avait deux yeux noirs qui paraissaient flotter sur son absence de visage. Et à la place de sa bouche, un gouffre s'ouvrit d'où elle pouvait apercevoir des dents acérées. La créature aspira littéralement les ombres que projetait le groupe. Et quand elle bondit sur un autre groupe, Flora vit que les enfants qui venaient d'être attaqués étaient comme éteints. Leurs yeux étaient dans le vague et ils demeurés figés.
Dans la cohue, elle avait été poussée, bousculée parfois, mais de constitution frêle, elle s'était glissée hors de l'école et du tumulte qui l'habitait. Rasant les murs en veillant bien à rester dans l'ombre, car elle avait parfaitement compris que si elle se mettait au soleil elle signerait son arrêt de mort, elle avait réussi à se mettre à l'abri dans le bureau de poste.
Là encore, l'ambiance était à la panique. Des malheureux, qui refusaient de comprendre ce qu'ils voyaient, ressortaient et se retrouvés aspirés. D'autres pleuraient ou poussaient des lamentations déchirantes. C'est à ce moment-là qu'elle avait croisé le chemin de Jérôme, le meilleur ami de son frère. Il était avec Éline, sa petite amie du moment et d'emblée, il l'avait prise sous son aile.
-Sainte merde !
Lui avait-il alors lancé, dans l'espoir de lui arracher un sourire, alors qu'elle savait au fond de son cœur qu'il était mort de trouille, comme elle.

Depuis, ils erraient, de lieux sombres en obscurité bienfaisante. Toujours inquiets de voir surgir prés d'eux leur ombre qui les condamnerait. Ils avaient assisté au déclin rapide de leur ville, vus avec effrois leurs parents et leurs proches errants sans âme. Les survivants se faisaient discrets et devaient être sans doute en effectif réduit. Jérôme les avait baptisés les « Aspombres » car c'est ce qu'ils étaient ; des créatures fantômes qui aspiraient l'ombre d'un individu et lui ôtait par-là, son âme et son essence. Quelle tristesse de voir les « aspirés » errer comme des poupées de chiffons à travers la ville ! Flora avait essayé de communiquer avec eux mais ils n'étaient plus que des corps vides.
-On est en plein dans un remake des morts-vivants !
Elle devait s'avouer que Jérôme avait l'art de synthétiser la situation.

Deux jours auparavant, ils avaient décidé de quitter la ville. Au volant d'une voiture « empruntée » par Jérôme, ils s'étaient crus un moment en sécurité. Ils avaient traversé des patelins déserts mais remplis d'  « aspirés », ce qui leur avait porté un sacré coup au moral. Ils avaient assistés à un véritable massacre en passant dans un bourg. Un petit groupe avait couru vers eux, croyant pouvoir être sauvés mais au moment où Flora avait ouvert la portière, les Aspombres avaient surgi (elle ignorait d'où ils venaient) et les ombres avaient disparu laissant place à des décérébrés.

La veille, la voiture était tombée en panne. L'essence bien entendu. Mort de peur, ils s'étaient abrités dans une maison abandonnée.
-On doit continuer, il y a forcément de l'aide quelque part.
Et voilà comment ils en étaient arrivés là, à crever de peur dans un vieux château d'eau. Éline était à bout. Depuis plusieurs jours elle semblait en état de choc. Flora savait qu'ils étaient perdus. Bientôt, ils seraient « aspirés » eux aussi.

Elle sursauta en voyant un petit garçon sortir de la pénombre du château d'eau. Il était jeune, très pâle et n'avait plus du tout de cheveu. Il les dévorait du regard.
-Désolé si on t'a fait peur, on s'est mis à couvert, on ne te veut aucun mal.
L'enfant leur sourit.
-Je suis si heureux de rencontrer enfin des gens qui parlent. Ça fait si longtemps que je suis tout seul ici.
-Comment as-tu fait pour survivre ?
Pour toute réponse, il alla vers la porte et avant qu'ils n'aient pu le mettre en garde, il l'ouvrit et sortit au dehors. Éline hurla. Flora vit les Aspombres surgirent et fondre sur lui. Le petit garçon la regardait en souriant. Son ombre s'allongeait devant lui. Les créatures commencèrent à l'aspirer mais quelque chose était différent. Leurs grandes bouches se tordirent et dans un cri guttural elles devinrent fumée et s'évaporèrent lentement.
Resté à la porte, Jérôme lui demanda, estomaqué :
-Comment as tu pu garder ton ombre ? Et comment les as-tu tuées ?

Alors que Jérôme le bombardait de questions, Flora avait compris, elle. Ce petit garçon qui lui souriait, qui les sauverait tous de ces créatures, était malade. Son ombre était mourante et son âme ne pouvait par conséquent pas être aspirée et, nocive, elle tuait ses créatures.
Elle tomba à genoux.
-Tu es notre salut à tous.

Dans ce monde sans ombre, il y avait encore de l'espoir. Jérôme, à son habitude y trouva même une note d'humour.
-Mieux vaut pas être en bonne santé par les temps qui courent !

PRIX

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MCV · il y a
Une idée inédite, fort bien écrite. Je pense à l'histoire de l'évolution des espèces: un changement d'environnement et ce qui était un handicap permet soudain l'adaptation.
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Marie-Françoise · il y a
Récit original car pr une fois ce sont les malades qui sauvent les autres.. c’est terrifiant à souhait dc pft . Je vote et vs invite à venir déguster mon Lapin Brun
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Christopher Olivier · il y a
Très beau texte, l'histoire est angoissante à souhait, presque apocalyptique. Et l'antidote serait un jeune garçon malade. une histoire très originale.
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Corinne Val · il y a
Merci pour votre texte. On sent l amour des enfants malgré les faits terrifiants. Un besoin de protection.
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Yoann Bruyères · il y a
Une idée originale et intéressante, j'ai trouvé la forme un peu chargée et confuse par moment mais ça se lit bien. Par contre j'ai été un peu déçu par la fin, l'explication par la santé de l'enfant m'a paru un peu faible.
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Sabrina Guerreiro · il y a
Merci de ce commentaire, c'est vrai que j'aurai dû développer un peu plus..!
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Isabelle Lambin · il y a
Un récit qui fait froid dans le dos. La chute totalement inattendue donne encore plus de force à votre histoire. Un beau texte. Bravo !
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Jenny Guillaume · il y a
Une histoire intéressante Sabrina ! A la lecture, je me suis demandée quel âge avait Flora :)
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Sabrina Guerreiro · il y a
Je la voyais ado mais jeune ado de 13-14 ans..
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Virgo34 · il y a
Un récit qui tient en haleine jusqu'à la chute... impressionnante.
Je vous invite à aller visiter ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance.

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Daniel Nallade · il y a
Une histoire haletante! ****
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo, Sabrina ! Mon soutien.
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