Les artistes

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Qui suis-je en 400 caractères ? Je pourrais les mettre dans le désordre, comme ça, pour être drôle et intéressante, et te faire rire, toi, lecteur. Mais je ne préfère pas. Alors, pour reste  [+]

Le peintre était toujours le premier à arriver. Il se dépêchait, son matériel sous le bras, à travers les rues de la ville. Parfois, il croisait quelques collègues qui le regardaient, étonnés. Les anciens renseignaient les nouveaux :
« Lui, c’est Le Fou, il ne peint jamais les couchers de soleil comme nous, ni les portraits. Il arrive toujours quand tout est fini, quand il n’y a plus de couleurs. »
Et ils riaient. Mais le peintre ne s’arrêtait jamais d’avancer, sans les écouter. Une fois sorti de la ville, il tournait à droite, pour monter sur une petite colline. Là, sans s’accorder de pause, il installait son chevalet, préparait sa palette et attrapait un pinceau.

Le poète, lui, ne courrait pas. Il mettait un pied devant l’autre, tranquillement, lentement. Quelques personnes de son quartier le saluaient quand il sortait, des sourires ironiques aux lèvres. Sa voisine retint sa fille qui voulait le saluer :
« Ne t’approche pas ma chérie. C’est Le Fou, il ne faut pas s’approcher des gens comme ça, qui sortent la nuit pour ne rien faire. Ils ne sont pas normaux ils ne font pas comme les autres. »
Ça ne tirait plus qu’un sourire désabusé sur les lèvres du poète, qui ne se pressait pas sur son chemin. Il parcourait tranquillement la ville, avant d’arriver devant la colline. Alors, il levait la tête et regardait un instant la silhouette du peintre qui se découpait en ombre chinoise devant son chevalet.

Le peintre contemplait un instant la ville, assemblage de lucioles clignotantes dans la nuit. De sa colline il n’entendait plus la rumeur assourdissante de l’activité humaine. Puis il se retournait sur les champs qui bordaient la cité, périphérie agricole où se dressaient quelques rares arbres rachitiques. Leurs squelettes se détachaient en noir sur le fond de la nuit. Il attendait encore un peu, jusqu’à entendre le léger bruit de gravier sous les pas de l’autre homme qui le rejoignait sur son observatoire. Et il commençait à peindre.

L’autre homme ne regardait pas le paysage. Il se contentait d’attendre le début des coups de pinceau pour s’assoir dans l’herbe légèrement humide. Puis il levait le nez au ciel. Les étoiles. Toujours plus haut, toujours plus loin. Leurs lumières diffuses le fascinaient bien plus que les cruelles ampoules humaines. Le poète sortait alors ses cahiers et son stylo, et la mine courrait sur les feuillets au même rythme que le pinceau sur la toile.

Devant son chevalet, l’homme dosait ses mélanges avec soin. Ses collègues lui jetaient bien souvent au visage l’inutilité de peindre la nuit, quand les couleurs s’étaient enfuies sur les traces du soleil. Et ils avaient raison. Il n’y avait pas de couleur la nuit. Après tout, le noir n’en était pas une... Pourtant, devant le paysage fantomatique, il fronçait les sourcils, absorbé par sa palette. Les nuances d’ombre se déployaient entre ses mains, comme une infinité de taches de nuit. Il tenait toute une gamme de noirs qu’il déposait avec application, recréant les mystères d’un monde changeant sous les pâles rayons de lune.

A l’ombre de la lumière de la lune, les étoiles pouvaient déployer leurs rayons évanescents, comme autant de minuscules araignées stellaires. Leurs toiles s’enchevêtraient sur la feuille du poète, entre les lettres noires qu’il traçait sur des feuilles trop blanches dans la noirceur de la nuit. Il avait froid, le manteau d’obscurité qui l’entourait le glaçait jusqu’à l’os, et ses doigts lui faisaient mal tant ils serraient son stylo. Mais il continuait, et chaque regard aux étoiles qui ne s’épanouissaient que de nuit suffisaient à lui faire tout oublier. Sous la voûte sombre, l’inspiration lui était soufflée par cette lumière pâle.

Au fur et à mesure que les heures défilaient, les ombres jouaient subtilement, changeantes, et le pinceau peinait à les rattraper. Le peintre serrait les dents, perdu dans sa transe et sa concentration. Il s’accordait parfois une pause pour écouter le bruit du stylo grattant les feuilles à ses côtés. Puis reprenait sa tâche, aussi obstiné que Sisyphe. Les tâches s’accumulaient sur ses manches, et sous la magie de ses mains, la toile s’animait, se parant des nuances d’une nuit qui prenait vie.

Le point final se posa au bas de la feuille maculée de ratures et de mots épars. Le poète avait fini. Il délassa ses muscles engourdis par sa position, se releva lentement. Les premières lueurs de l’aube faisaient leur apparition, telles d’insidieuses langues de brume qui venait brouiller le paysage. La lueur des étoiles se brouillait, son inspiration s’était tue. Le matin était là, terne et gris. Il était temps de rentrer.

Les yeux vides et les mains sales, le peintre regardait le rouge trop violent des premiers rayons du soleil déchiraient les ombres qui l’inspiraient tant. Bientôt les autres allaient arriver, il devait partir. La colline allait être envahie de ces amateurs de couleur qui se gargariseraient de la luminosité de leurs œuvres. Avec un soupir, il rangea ses affaires. La toile était presque sèche.

Les deux artistes prirent ensemble le chemin du retour, sans échanger un mot. Ils ne connaissaient pas le nom de l’autre, et ça ne les intéressait pas. Ils partageaient la même inspiration, et cela leur suffisait. Un jour, peut-être, ils se sépareraient. Un jour, peut-être, un autre les rejoindra. La nuit est une muse infidèle, et ils avaient choisis de l’aimer.
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