Les années vertes à toute allure

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Bristol Bazar & La Compagnie des ethnographes http://blandine.b1.free.f  [+]

Image de Les 40 ans du RER

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Rendez-vous à Saint-Germain-en-Laye, dans le parc, premier banc sur la gauche côté château, face à la vallée. Je m’enfonce dans le brouillard pour aller prendre le RER en grommelant. Ma parole il a raté un épisode le patron. La chute du mur de Berlin ? Connaît pas. Glasnost et perestroïka ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Quand on parle de troïka, la mienne est à quai. Saint-Aubert m’a encore filé rencard dans un coin pas possible pour une mission bidon, ou alors un échange de vues qui aurait pu tout aussi bien se faire par téléphone. Il fait la sourde oreille chaque fois que je lui dis que la guerre froide, c’est fini. Passons. Je sors mon ticket chic, j’enlève mon bonnet (c’est chauffé en plus, ces machines-là) et m’avance à petit pas pour choisir un coin cosy. J’ai pris la précaution de passer à la borne Shortedition avant pour refaire mon assortiment d’histoires courtes. J’en ai pris une de chaque, 1 minute, 3 minutes, 5 minutes. J’ai pris aussi un panier pique-nique, parce qu’avec Roucy ça peut facilement s’éterniser. Bref, je suis paré. Et hue cocotte.
La rame s’ébranle, comme on dit dans les romans de gare. Je déroule mon premier parchemin (une petite merveille, un authentique remake de La Fontaine). Tranquille comme Baptiste sur ma banquette velours, en immersion complète dans mon 5 minutes, je note à peine le biiip de fermeture des portes à la station suivante. Les chaussures de la môme plantée en face de moi en revanche, ça me dit quelque chose, et le parfum aussi. Je lève la tête. Elle sourit. - Alors Ledanois, on s’promène ? Comme vous voyez, je réponds. - De quel côté ? elle demande. Jusqu’au prochain arrêt, que je dis. Ah oui ? Ben oui. C’est marrant, moi aussi. Biiip. Ouverture des portes. Je me rue, et hop, me voilà sur le quai, et zou, la môme itou, et biiip, fermeture des portes, et hop, je ressaute dans la rame, et vlan, le nez de la mignonne restée à quai s’écrase sur la vitre. Je lui fais au-revoir gentiment en agitant les cinq doigts de ma menotte. Re-plongeon dans La Fontaine à la contemporaine. Re-Biiip. Quai des Orfèvres c’est des persistants. Ça tient vert et dru tout au long de son Vivaldi, automne-hiver-printemps-été sans faiblir, à remettre le couvert d’année en année, comme la môme crampon de tout à l’heure, station Auber. Semper virens, ils sont. Ce qui signifie qu’en bonne logique, je vais les retrouver pas plus tard qu’à la station suivante. Charles-de-Gaulle-Étoile. Je lève la tête de dessus mon parchemin sans même me demander si j’aurai le temps d’un haïku pour découvrir, c’était fatal, devant la double porte vitrée genre villa bourgeoise (poignée chromée à part), le petit clic flanqué du grand choc (comme dit Larsène, mon collègue de chez Bond & Associés, notre agence bien aimée sise rue d’Échignole – c’était notre page de publicité). Letac et Blanchart, chacun d’eux en personne. Ils sont là, fidèles et immobiles dans leurs gabardines beiges. Letac c’est un redoutable à l’imagination fertile, toujours enclin à croire que j’ai des tas de tuyaux mirifiques à lui donner. Son collègue c’est le genre méfiant, suspicieux, plutôt porté à penser que tout privé est forcément trempé dans des affaires louches et a des tas de relations dans le milieu. Je ne dis pas qu’il a tort, mais de là à marcher main dans la main avec ces messieurs, il y a quand même deux ou trois perches. Comme de juste il me fait risette, le duo chic et choc. Ils n’ont pas aimé que je sème la collègue, je le sens. Ce que je sens aussi, c’est que la conversation va devenir inévitable, raison pour laquelle je me fends d’un petit clin d’œil mutin avant de leur faire le coup du changement de rame impromptu.
Après avoir cavalé bien en vue sur le quai, je me rabats à l’invisible en profitant d’une courbe de terrain. Biiip. La lourde se referme au moment où mes deux rigolos, tricotant éperdument de leurs guibolles athlétiques, s’engouffrent magnanimement dans le couloir carrelé direction Châtelet, croyant dur comme fer m’y retrouver, les pauvrets. Nouvelle immersion dans le codex 1 minute (mes préférés) délivré par la borne à histoires. De la tenue, belle qualité. À la station suivante, calme plat. Tout ce beau monde est encore en train de me chercher dans les boyaux de la RATP. Enfin je me retrouve à ciel ouvert et baisse un peu la paupière, savourant les plaisirs tout simples du chemin de fer. Le terminus me sort de ma sieste express. Tout le monde descend. Fouler le gravier blanc, entrer dans le parc, suivre les instructions. Le banc est là, il est désert et domine un troupeau de hêtres, chênes, ormes et trembles qui moutonnent à perte de vue dans leurs plus belles robes d’automne, les coquets, du fauve au feu de parquet en passant par la bande de fréquences de la zone rouge au complet, tout ça sous un soleil qui perce sans merci de gros nuages gris.- C’est beau, non? Ça a de l’allure, faut admettre. Roucy est arrivé en mode furtif. Il se pose à l’autre bout du banc en regardant droit devant lui. Attention, avec Saint-Aubert, ne jamais oublier le moment de silence, sous peine de conséquences possiblement fatales. Je respecte le protocole avant de demander : c’est pour quoi ? Attaque de fourgon ? Détournement de fonds ? Bijouterie ? - Rien de tout ça.- Bon, je préfère. Il porte son manteau en poil de chameau avec poche kangourou d’où il extirpe une bouteille de Pouilly Fuissé millésime 77 en louchant sur mon panier de chaperon rouge.- Qu’est-ce t’as là-d’dans ? - Rillettes d’oie et baguette Larzac – cuite sur pierre, je précise. - Ça ira. Il débouche son nectar en en faisant trois tonnes et demie. Il y a comme du mouvement derrière nous, un grain qui se prépare, une petite foule qui s’amasse. C’est alors que ça me revient. Je me retourne. Bond, Vivan, Poirot, Riquet, Blanche, Gigi et toute la bande. Ils portent en rigolant un plateau de verres et un truc pâtissé genre forêt noire avec bougies. Roucy me fait un clin d’œil : - Quarante flammes, comme le RER. Ça se fête, non ?
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Sandi Dard · il y a
Que cette réalité est belle. .. Comme les quelques instants que l on prend pour lire un haïku :)
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette œuvre fascinante ! Mon vote ! Vous avez voté une première fois pour “Gros père Noël” qui est en FINALE pour le Grand prix Hiver 2018. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne soirée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gros-pere-noel

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M. Iraje · il y a
Un vote virtuel et tardif pour ce prochain arrêt à dépasser les bornes ☺☺☺
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Elena Hristova · il y a
un style d'écriture, un récit captivant, mes 5 votes avec plaisir
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Fred Panassac · il y a
Un régal dans le style gouailleur et un polar ferroviaire aux petits oignons, judicieusement entremêlé de lectures shortiennes (" me demander si j'aurai le temps d'un haïku pour découvrir..." m'a littéralement fait exploser de rire, et j'en ai commis quelques-uns...). Je viens de voir que vous êtes passée commenter mon poème , l'aiguillage m'a donc amenée ici logiquement mais ce n'est par aucun lien de cause à effet, mais par pur enthousiasme pour votre histoire de détective, que je mets la note maximale à votre texte. Bonne chance et que Short vous soit favorable !
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Bristol Bazar · il y a
Compliment très revigorant de la part d'une star de Short. Je suis passée à côté de votre "Touchée Coulée" à force de cliquer à hue et à dia, mais je vais me rattraper.
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Yasmina Sénane · il y a
J'ai aimé votre style et l'histoire.
Apprécierez-vous "Un coin de parapluie", ma participation à ce prix ?

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Bristol Bazar · il y a
J'y vais de ce pas.
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Bristol Bazar · il y a
Merci ! Votre "Au delà des nuages" a été oublié dans la distribution, je lui ai donné mes voix.
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Francine Lambert · il y a
Eh bien voilà un texte à l'écriture vivante et pleine d'entrain qui nous sort des sentiers battus ! De jolis clins d'oeil à SE et une chute digne du thème, j'ai aimé et vote avec plaisir, à bientôt Bristol Bazar !
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FredBreizh56 · il y a
Je fini essoufflé après la lecture de votre Histoire, suivre tous vos personnages sans les perdre de vue c'est éreintant..
À quarante ans on a plus vingt ans, du moins il me semble..
Tchin Tchin quand même + mes votes...

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Bristol Bazar · il y a
Essoufflé ? C'est l'auteur du Train' Tamarre qui me dit ça ?! Je préfère vos lunettes au texte spécial RATP (brrrrr) mais vote quand même aussi.
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FredBreizh56 · il y a
HI Hi Hi...
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Partner · il y a
quarante ans à galérer et ils voudraient qu'on fête ça; Ils se foutent un peu de notre gueule non ?
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Bristol Bazar · il y a
Le RER n'est pas toujours une galère. En dehors des heures de pointe et pour aller prendre le frais, c'est tout plein d'agrément. Mes votes pour "Voiture Balai", comme tout le monde j'ai adoré, avec un + spécial pour la partie fayotage. PS. Comment faites-vous pour afficher la liste de tous les auteurs ? (Et je ne vous demande pas comment vous faites pour les lire tous parce que je sais : vous êtes insomniaque.)
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Partner · il y a
Pour avoir la liste de tous les auteurs, c'est galère parce qu'ils mettent du temps à défiler et dès que vous ouvrez un texte il faut reprendre la liste au début. (si j'étais vache, ce que je ne suis pas, je dirais que quand vous en avez lu une douzaine vous les avez tous lus, sauf les vôtres naturellement (ça c'était l'instant fayotage).
P.S. Si je ne dors pas cette nuit, je sais ce qu'il me reste à lire.