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Les amants de l'aube

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Quand t'es dans le désert depuis trop longtemps

Tu t'demandes à qui ça sert toutes ces règles un peu
truquées du jeu qu'on veut t'faire jouer les yeux bandés.
Jean-Patrick Capdevielle.






Montpellier 21 juin 2017.
18 rue de la République.

Un drap enveloppait finement sa tête, s'enroulait autour de son cou pour faire un noeud de serpent qui l'étreignait et l'étouffait. Jules Sion n'avait pas encore enlevé sa veste de velours noir. Il portait une cravate étroite, couleur corbeau et une chemise blanche immaculée. Camille Jisset, dans sa fraîche robe rouge d'été, laissait découvrir ses belles épaules hâlées.Elle aussi avait la tête dans un sac, un sac fait du même drap que celui de son amant. Jules et Camille s'essayaient à la semi-pénombre d'un baiser. Leur tête affrontait le silence profond de l'aube. Ils étaient bien calfeutrés dans leur appartement cossu. Une corniche baguette filait tout autour du plafond. Chacun ôta son masque drapé et sortit de cette obstruction criminelle. Jules haleta:

_j'ai bien cru que je n'y arriverais pas!

_Eh moi donc! surenchérit Camille. Je n'y ai pas trouvé une once de plaisir! Je ne te parle même pas de complicité! Heureusement, je n'ai pas tenté l'expérience dans le but d'en recevoir!.

Tous deux s'allongèrent sur le canapé, exténués. Ils s'aimaient, elle avait 40 ans et lui 60. Jules venait de perdre son emploi de cadre, son entreprise s'était délocalisée à Lyon. Il avait besoin de travailler encore, pour obtenir ses annuités. Il ne pouvait pas partir, les amants avaient un crédit monstrueux contracté sur l'achat de leur appartement. Camille travaillait à la Poste, elle était en arrêt maladie. Il y avait trois mois, elle avait tenté une enième FIV, la dernière. Pour mettre toutes les chances de son côté, elle n'avait eu de cesse de se reposer. Cette nuit- là, elle avait perdu le foetus en allant aux toilettes. Elle était au troisième mois de grossesse, une nausée persistante l'avait vidée. Alors, tous deux semblables dans leur souffrance, ils avaient essayé un jeu amoureux. En se cachant la tête, ils s'étaient rejoints en un ultime baiser. Mais leurs lèvres ne s'étaient pas trouvées, ni entrelacées. Jules s'était juste senti seul, intimement seul, dans cet étouffement, cette aube béante et fantomatique. Non, rien décidément ne changerait la décision de Jules.Il se voyait vieux, inutile, une charge pour son amante, même si la force de leur tendresse les liait. Ils s'installèrent confortablement dans le canapé en cuir rose satin et visionnèrent le vieux film ''L'Empire des sens '' d' Oshima, en se donnant affectueusement la main. A l'instant où l'orgasme arriva, sur le grand écran plat home vidéo, Jules et Camille admiraient la prouesse des acteurs. Eiko, jeune japonaise, ne simulait pas son plaisir sexuel. Elle le vivait, en plein drame. Au moment du coït, l'actrice faisait semblant d'étrangler son amant. Ce dernier se délectait sûrement d'une délivrance de jouissance en éjaculant. Mais cet amant, joué par Tatsuya, n'avait pas eu le loisir de goûter son plaisir entièrement. De fait, il était mort par strangulation. C'était écrit dans le script du scénario. Et l'histoire était inspirée d'un fait divers dans le Japon militariste de 1936.

Camille appuya sur le bouton de la télécommande pour arrêter le film. Ils avaient passé nuit blanche. Elle était restée à ses côtés. Elle sentait bien le mal-être de Jules. Il était capable du pire.

Il ne leur restait pas de grand projet. Dans son mal-être, l'amant prit les clés de la voiture et descendit au garage. Il allait commettre l'irréparable. Elle chaussa ses talons aiguilles, prit une petite veste, et le suivit, en fermant à clé sur le perron. Elle avançait droit derrière lui, avec une belle assurance. Il semblait ne plus la voir. Jules entra dans son Audi, son visage s'assombrit. En un éclair, Camille colla ses lèvres contre la vitre côté conducteur, en un baiser ventouse. Il fallait lui faire un électrochoc. Et la décharge électrique fonctionna. Ce baiser, il s'en souvenait. Elle le lui avait fait , il y avait 32 ans en arrière. A cette époque, il vivait seul, il avait 36 ans, Camille en avait 16, c'était la fille de son voisin. Cette enfant, tous les lundis matin, le rejoignait à l'aube, sur son parking, pour lui faire un baiser ventouse, sur la vitre de sa portière. Il ne disait rien. Il avait peur, parce qu'elle était mineure. Et pendant deux ans ce manège avait tourné. Jusqu'a sa majorité, jusqu'à ce qu'il puisse enfin accepter, la regarder, l'aimer. Il croyait qu'en deux ans cela lui aurait passé, que vers des garçons de son âge, elle se serait tournée. Mais non!
Alors ce baiser sur sa vitre, à 5heures 30 du matin, alors qu'il entrait dans l'hiver de sa vie, fut une réminiscence de douceur, de chaleur, de bonheur possible , encore.

Camille l'extirpa de la voiture, il se laissa guider. De sa jambe légère, elle battait le bitume pour rejoindre l'immeuble et l'appartement. Jules tremblait un peu. Elle voulait retrouver leurs premiers ébats, ceux de ses 18 ans. Avec sa robe de coquelicot, elle tendit le pistil de sa langue dans la bouche fleur de Jules, et un parfum ébouriffant de saveurs éveilla le corps de son amant. Jules caressa sensuellement les cheveux satinés de Camille. Une flamme romantique s'évelait dans les yeux de Jules. Cette flamboyance renaissait de ses cendres.

PRIX

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Georges Marguin · il y a
Très réel !
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Fabienne Pigionanti · il y a
merci d'être venu jusqu'ici pour ce texte, inspiré des Amants de Magritte. Belle journée Georges.
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Jenny Guillaume · il y a
J'ai apprécié votre histoire : en fait au début, je pensais que c'était un texte drôle et puis en fait non, et je me suis bien attachée aux deux personnages. Bon, la chanson, moi ça ne m'a pas beaucoup parlé mais c'est une question de génération, j'ai découvert un truc ^^
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Fabienne Pigionanti · il y a
En fait j'ai relié les yeux bandés de Capdevielle avec" les amants" du peintre Magritte. Merci Jenny , votre point de vue m'interesse beaucoup. J'écris parfois du drôle, là ce n'était pas le cas. Merci encore d'être venue me lire.
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Joel Martineau · il y a
J'ai beaucoup aimé lire ton roman, un film à l'atmosphère étrange où l'on retient son souffle.
Comme dans la chanson de Mouloudji
Comme un p'tit coqu'licot, mon âme !
Comme un p'tit coqu'licot.

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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci Joël, et je découvre une chanson en plus, j'aime bien Mouloudji, merci.
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Pat · il y a
Le sphinx renaît de ses cendres. Bravo ! Belle fin. Si vous êtes sensible au tanka, je vous invite à lire,"Contemplation".
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Fabienne Pigionanti · il y a
j'y vais de ce pas, merci Pat.
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Irvinrtr · il y a
Des voix pour la compet. A relire pour en saisir toutes les nuances, sûrement.
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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci beaucoup Irvinrtr.
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EmmaBlue · il y a
Un texte très fort, parfois gênant, surtout le passage sur le film. Je suis sensible à cette grande souffrance et heureuse que tu leur laisses une dernière chance
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Fabienne Pigionanti · il y a
Oui, je ne voulais pas finir dans la cruauté, sensible aussi à cette souffrance, je ne la note qu'en filigrane, ne m'appuyant que sur les faits. Je te remercie de ton passage, EmmaBlue
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Jean Jouteur · il y a
Un texte étrange et prenant, peut être mériterait il d'être un peu retravaillé (c'est un avis tout à fait personnel) Surtout concernant le mal être des personnages, qui est une des clefs de cette belle histoire. Je vous invite à mon tour à découvrir mon aube africaine pour un voyage exotique. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-aube-africaine
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Fabienne Pigionanti · il y a
j 'y vais de ce pas, Merci pour le commentaire: personnages à approfondir.
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Pascal Depresle · il y a
Une bien belle histoire. Et puis commencer par du Capdevielle .....
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Fabienne Pigionanti · il y a
Je suis ravie que Capdevielle vous corresponde aussi, bonne journée en musique, et merci de votre visite Pascal!
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Yoann Bruyères · il y a
Pas facile à suivre au début, le texte se dénoue plutôt dans sa seconde partie et l'amour y est très touchant. Comme David je pense que ça pourrait être approfondi, mais le TTC ne laisse pas beaucoup de place !
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Fabienne Pigionanti · il y a
Je comprends , la psychologie de Jules pouvait être plus travaillée, développée, j'y penserai et merci de vos commentaires, Yoann.
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Anne Maurice · il y a
une histoire intense qui fini bien, j'adore! mes voix
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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci beaucoup Anne!
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