Les 4 saisons

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Je regardais les bourgeons émergés du sol. L’odeur de l’herbe fraîchement coupée et le bruit des tondeuses à gazon de dix heures. C’était une belle matinée de mars. Des enfants jouaient au ballon dehors. Ils embêtaient quelques tourterelles et se faisaient gentiment disputer par leurs parents. Un décor parfait d’une verdure resplendissante émanait de derrière ma grande vitre en verre. J’étais assis juste devant et la regardais comme un tableau de peinture. Un tapis de jeunes pâquerettes enjolivait le parterre de gazon. Cette saison me rappelait mon fils et ses premiers pas dans notre monde. Ces yeux couleur océan que lui avait transmis sa mère. Un regard intense qu’il avait déjà dans le berceau. Nous passions des après-midis entiers dans le parc à l’observer et évoluer. Ces petits gazouillis, allongés sur notre grande nappe à carreaux, me faisaient fondre de bonheur. Je l’appelais bêtement sans attendre de réponse, juste un regard de sa part m’aurait suffi.

Le reflet du soleil de midi m’aveuglait. Une goutte de sueur ruisselait le long de mon front ridé. C’était un beau début d’après-midi de juin. La chaleur était insoutenable mais en même temps tellement agréable. J’écoutais le bruit des criquets, qui donnait vraisemblablement l’impression d’être dans le sud de la France. Je regardais un groupe de jeunes se prélasser au soleil. Ils devaient avoir treize ou quatorze ans mais paraissaient déjà si matures pour leur âge. Seul le corps toujours enfantin traduisait leur jeune âge. Les cheveux blond vénitien d’un des garçons me rappelait mon fils. Il rentrait parfois à la maison tout vexé par les réflexions de ses camarades de classe. Ils se moquaient de lui par rapport à la rousseur de son cuir chevelu. Au collège ces cheveux était roux et cela ne lui plaisait pas. Il avait hérité des cheveux de son père. Pour le rassurer, je lui caressais doucement le crâne et lui disait que plus tard ses cheveux changeront de couleur. Pourtant j’aimais tellement leurs couleurs à cette époque. Un roux aux reflets blonds, donnant un ton doré, qui me laissait sans voix.

De grosses gouttes coulaient le long de la grande vitre de ma chambre. C’était une fin d’après-midi de septembre. Le fracas de l’orage et le bruit de la pluie me rappelaient les tempêtes bretonnes de ma jeunesse. Tout était si gris et si moche. Je continuais tout de même à regarder l’extérieur, attendant inexorablement qu’il se passe quelque chose. Un adolescent se protégeant de la pluie grâce à sa capuche passait par là. Une clope à la bouche. Un sweat-shirt fin comme du papier à cigarette. Il devait avoir si froid dans son pull humide. A cet âge-là peu importe tant que l’on est quelqu’un de populaire. Je me souvins de mon fils que j’avais surpris dans sa chambre en train de fumer. Il était tellement gêné qu’il ne me disait rien pendant que je le disputais. Il se mordillait les lèvres nerveusement. Ces petites lèvres rose qu’il avait gardées depuis qu’il était bébé. Cela me faisait mal pour lui de le voir se les bousiller jusqu’à y laisser une marque. Je détestais voir mon fils dans cet état. La minute suivante je l’ai pris dans mes bras. La seule chose que je voulais de lui était un baiser chaud sur ma joue froide.

Un délicat flocon venait de se poser le long de cette même grande vitre. Blanc et pur, la neige était si magnifique à cette époque de l’année. C’était une belle soirée de décembre. Je vis un couple se promener dans la pénombre, se tenant main dans la main. Profitant des dernières lumières de noël brillant encore une dernière fois avant la prochaine année. Leur souffle chaud engendrait de petit cumulus de fumée venant aspirer les légers flocons. J’observais ce couple et leur gestes tendres l’un envers l’autre. La vue était si belle en hiver. Les fêtes de noël étaient mes moments préférés. Les festins de mets raffinés et parfumés à la magie de cet instant, la famille rassemblée et heureuse de profiter de cette rare soirée dans l’année. Ce que j’aimais par-dessus tout, c’était le sourire de mon fils découvrant son cadeau. Ce sourire si expressif qu’il a toujours eu. Je me souviens de son plus beau noël, lorsqu’il découvrit pour la première fois Shaun, son fils. Il sortait de la salle d’accouchement avec son sourire si radieux, indescriptible, qui représentait tout à mes yeux.

Une infirmière entra dans ma chambre et déplaça mon vieux fauteuil roulant à coté de mon lit. Elle m’aida à m’y installer. J’étais si vieux désormais que je n’avais même plus la force de me lever tout seul. L’infirmière restait silencieuse et ne voulait pas croiser mon regard. Je devais sans doute lui faire peur. Mon visage était marqué par le temps, je comprenais qu’elle n’avait pas envie de me voir. J’étais maintenant prêt à passer une nouvelle nuit comme tant d’autres depuis des années. Tout seul dans cette petite chambre d’hôpital. Je connaissais chaque imperfection de mon plafond, de la petite araignée sur sa toile accrochée dans le coin droit. A la petite fissure en arc de cercle, juste au-dessus de mon crâne. J’en ai passé des soirées à me réveiller à cause d’un cauchemar, et être pris de violentes insomnies. Je n’ai plus de notions du temps ou de la réalité. J’ai parfois l’impression de sortir d’un mauvais rêve, mais en me réveillant il continu. L’infirmière me dit qu’elle a reçu une carte pour moi. Je lui demande, si elle le veut bien, me lire ce qu’il a écrit. Elle s’exécute et lit ces quelques mots à voix basse « Salut papa, joyeux anniversaire ». Une photo de Shaun était également jointe à la carte. Elle la posa sur ma table de chevet à côté des seize autres. Telle une lumière de noël, il ne me restait plus qu’à attendre l’année prochaine pour percevoir une once de lumière dans mon cœur
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