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L'épine est verte, elle aussi

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Sylvie Franceus

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FINALISTE
Sélection Public

Ce n’est pas le moment d’emmêler mes pensées dans une maladresse qui pourrait m’être fatale.
Tout est une question d’organisation et de rigueur alors, pour être sûr de ne rien oublier, je note tout sur mon petit carnet vert.
Il est vert mais il est surtout secret, mon petit carnet. Je le cache dans une pochette discrète et insoupçonnable de ma besace dont la doublure est verte aussi.
Hé hé, carnet vert, doublure verte. Ce petit effet caméléon est une astuce bien utile dans mon cas qui est... disons... emberlificoté dans la complication. C’est le moins qu’on puisse dire.
Dans mon petit carnet, j’ai noté : fleurs, parfums, bijoux, champagne, macarons, bougies parfumées.
J’ai ajouté : retirer de l’argent à la banque, prévoir de la place dans le coffre de ma voiture, caler les horaires.
Avec ce maximum de précautions, je devrais m’en sortir sans souci. Enfin, c’est vite dit parce que le souci, on ne peut pas dire qu’il n’existe pas, on peut même dire que le souci est envahissant.
Mais je m’égare, et vu le boulot qu’il me reste à faire, autant vous dire que même si maintenant l’aube en est encore à se prélasser sous sa couette nuageuse et molle, il me faut mettre mon corps en mouvement et mon plan à exécution.
Zou ! une douche sans faire de bruit pour ne pas la réveiller, un café vite dégluti et me voici dans ce bureau qui ressemble à une mini zone militaire intime.
Dans mon petit carnet vert, je rédige la liste des choses à faire ce mercredi matin. Elle me parait interminable. Elle est interminable.
Ah, si je connaissais l’abruti qui a inventé la fête des amoureux ! Croyez-moi, il vaut mieux qu’il ne croise pas ma route, celui-là !
Le 14 février, c’est la journée la plus pénible de l’année et à chaque fois, je me demande si je survivrai à cette épreuve qui relève plus de l’acrobatie diplomatique que d’une jolie fête romantique.
Voilà, je suis prêt.
Je pars à l’assaut des boutiques pour mes achats de Valentin angoissé et je commence par une halte devant le distributeur de billets. C’est un réflexe non seulement utile mais surtout prudent.
Le budget, dédié à cette manifestation sirupeuse de sentiments énamourés, est proportionnel à la prise de risques. Autant vous dire que c’est une sacrée somme.
Stressé mais prévoyant, c’est armé de mon petit carnet vert que je commence mes emplettes. Chaque année pourtant, je me dis que c’est la dernière fois et chaque année, je me retrouve dans la même situation.
Les petits sacs de papier chic strient mes paumes. Ils me font mal et cette douleur est un peu coupable. Je la laisse faire.
Les anses, qui sont des liens de soie entortillée, creusent ma chair rougie. Mes lignes de vie sont endommagées par des sillons profonds. Ils s’incrustent. Je les ai dans ma peau. On dirait des tatouages.
Je pince mes lèvres et le froid gerce mon souffle qui est un petit nuage blanc.
Mon thorax tape un son bizarre de tam-tam dans mon intérieur encagé. Le tempo est rapide. Il surprend ma respiration.
Trois heures plus tard, les bras raidis par le poids pourtant léger de mes bonnes intentions empaquetées, je rejoins péniblement ma voiture.
Il neige.
Je parviens à ranger mes cadeaux dans le coffre en prenant soin de déposer les roses sur le dessus pour ne rien abîmer de leurs corolles pourpres. Le petit carnet est accroché, là, sur une grosse épine verte.
Au moment d’ouvrir ma portière, une douleur brutale fend mon thorax en deux terreurs. Quelque chose vient de forer ma vie dans sa profondeur sternale.
Mes pieds glissent sur le sol gelé et un cri dérape dans la neige. C’est le mien mais on pourrait croire que c’est le cri d’un animal. Un loup peut-être.
Puis, c’est le silence. Le noir. L’apnée. La peur.
Ma femme préparait notre soirée en amoureux lorsqu’elle a été appelée par un médecin urgentiste. Il n’a pas ménagé sa peine pour lui annoncer la nouvelle : mon cœur est désormais réduit à sa plus simple expression et ma vie est une petite miette. Mon muscle cardiaque ne bat qu’avec la force d’une machine qui clignote et qui diffuse une alarme trop souvent sonore.
Ma femme a passé la soirée à veiller sur mon âme en partance puis elle est rentrée à la maison, avec ma voiture.
Ma femme est triste et inquiète. Elle est précautionneuse aussi.
Alors, pour être certaine de n’avoir rien oublié dans le coffre... Elle va vérifier et là... c’est le drame ! Le deuxième de cette fichue journée.
Comment aurais-je pu deviner qu’un infarctus ferait cesser ce 14 février de manière aussi brutale ?
Qui aurait pu penser que les petites lueurs matinales de cette Saint-Valentin se finiraient sur la noirceur de mon pronostic vital désormais précaire ?
Ma femme est restée figée, la tête penchée dans le coffre de ma voiture transformée depuis ce matin en une véritable caverne d’Ali Baba.
Son immobilité a cédé sous le poids de la colère puis elle a réussi à trouver la force de s’emparer de mes paquets joliment emballés et des roses pourpres mais aussi de mon petit carnet.
La grosse épine verte a fait un trou dans sa vie. Le trou saigne.
Elle a passé la nuit à résoudre les énigmes de mon existence que, depuis des années, j’ai cherché à enfouir dans un secret maintenant révélé.
Voici ce qu’elle a lu dans mon petit carnet félon :
- Magali, midi, six macarons à la framboise, une rose pourpre
- Vanessa, 14 heures, « J’adore-Dior », trois roses pourpres
- Katleen, 16 heures, champagne rosé, une bougie parfumée au jasmin
- Clémence, 18 heures, sept roses pourpres, boucles d’oreilles
- Elise, 20 heures, « Femme-Rochas », champagne brut, huit macarons à la vanille, onze roses pourpres.
Ma femme s’appelle Elise.
Elle s’appelle toujours Elise mais elle n’est plus ma femme.

PRIX

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Pour poster des commentaires,
Image de Michel Potherat
Michel Potherat · il y a
Je n'avais pas encore lu cette petite merveille! Vous en avez beaucoup comme celle-là dans votre besace, Madame ?
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CAPTAIN-RICOCHET · il y a
Marathonien...
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Lange Rostre · il y a
Bein oui, mais c'est pas malin de noter des trucs pareils !...:-)
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Sylvie Talant · il y a
Je découvre grâce au forum sur le tard cette nouvelle douce-amère à la chute impayable. Bien écrite, bien construite. Ma voix tardive mais enthousiaste.
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Nadège Oudol · il y a
Excellente chute, vous nous menez avec brio des larmes au rire. Toutes mes voix.
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Belle finale...
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Jargenty · il y a
Très joli, et drôle. Bravo pour la chute, c'est le cas de le dire !
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Christian Pluche · il y a
Bonne chance à votre texte !
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Dulac · il y a
Bien tourné et plein d'humour.
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Morgane lafee · il y a
Et moi qui le croyait totalement dévoué à une ...Évidemment qu' il est occupé un 14 février
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