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Léontine et le chemin fond

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michel jarrié

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FINALISTE
Sélection Public

C'est un peu honteux que je me présente à vous,et pour cause !
Richard Pontiac, la soixantaine, grand reporter et écrivain à mes heures.

Ce soir-là je dédicaçais mon dernier roman Ma folle jeunesse dans une librairie de province, pas très loin d'un village où adolescent j'avais passé, chez mon oncle (un vieux rentier original), de merveilleuses vacances.

Comme en pareil cas les lectrices jouaient des coudes afin de voir la « bête ».
Trois heures durant j'ai enduré un long et enivrant supplice.
Une fois la salle désemplie, un traiteur et son équipe eurent tôt fait de dresser un buffet à même l'intérieur de la librairie L'eau vive.

C'est au milieu de la nuit que je retrouvai ma chambre d'hôtel . La journée avait été certes épuisante mais avait mis entre parenthèses l'angoisse et la honte qui me poursuivaient depuis la veille.
La raison : une lettre reçue, quelques mots griffonnés et surtout une simple photo d'identité.
Cette photo, Élisabeth, ma maîtresse du moment l'ayant dénichée et me la mettant sous le nez m'avait dit simplement:
—  C'est ton fils ?
Pris de court je n'ai pu que bredouiller :
— Je ne sais pas qui m'a joué cette farce.
Depuis, j'ai appris que le sujet de la farce avait un nom : Jean Birot, fils naturel de Léontine Birot.
Dès le lendemain, je me rendis dans le village où, adolescent, je connus mes premiers émois. Le registre d'état civil me fournit tous les détails, en particulier la récente date de décès de Léontine .
Je me suis rendu au cimetière à la recherche de la tombe lorsque j'entendis une voix féminine derrière moi :
—  Monsieur Richard ?
Me retournant je vis une femme, vraisemblablement de mon âge.
—  Vous ne me connaissez pas, je suis Julie, la sœur aînée de Léontine.
—  La lettre c'était vous ?
—  Oui , il fallait que je vous vois, mais soyez tranquille, je ne vous veux aucun mal, bien au contraire.
—  Mais la photo ?
—  Mon neveu Jean, j'ai simplement voulu que vous sachiez qu'il existait et existe encore. Son physique ne vous rappelle pas quelqu'un ?
—  Mais pourquoi avoir autant attendu !
—  Léontine n'a jamais voulu que vous le sachiez. C'était son fils tout comme vous étiez le premier et le dernier amour de sa vie. Jean est arrivé et nous l'avons élevé toutes deux. Ce fut sa fierté.
—  Le sachant, je ne me serais pas dérobé.
—  Je n'en doute pas mais nous n'étions pas du même monde, et puis Léontine craignait que son Jean lui échappe. Combien de fois ma sœur m'a parlé de vous ; non seulement elle ne vous en voulait pas mais vous étiez même sa fierté.
—  Pourrais-je me recueillir sur sa tombe ?
—  Bien sûr, suivez-moi.
Léontine reposait à même la terre dans un petit carré bien fleuri. Nous sommes restés un long moment, sans prononcer un mot.
La coïncidence voulut que la tombe de l'oncle original soit juste à côté.
—  J'étais là pour ses obsèques, je pensais vous y voir, de toute façon j'avais promis à Léontine de ne pas vous aborder.
—  Je me souviens, à l'époque j'étais au bout du monde. C'est vous qui la fleurissez ?
—  Ma foi oui, vous allez rire, on la considère un peu comme la nôtre.
Ensuite j'ai suivi Julie. Sa maisonnette était humble mais très proprette.
—  Vous n'êtes pas pressé, je vous garde à dîner et, si vous le souhaitez, on parlera un peu.
Ce peu a duré jusqu'au soir. J'ai su ainsi que Julie et sa soeur gagnèrent leur vie aux champs ainsi qu'en rempaillant des chaises, leur mère gardant le petit. Hélas ! la maladie écourta la vie de Léontine.
—  Vous savez, vous n'avez pas à culpabiliser, c'est ma sœur qui l'a voulu ainsi. Elle partie, j'ai cru de mon devoir de vous avertir.
—  Et Jean dans tout ça ?
—  Votre fils ?
—  Au vu de la photo, je n'ai aucun doute.
—  Jean vient d'avoir la quarantaine et vit en Corse avec sa femme et ses deux filles.
—  Est-il au courant ?
—  Quand il est venu voir Léontine dans ses derniers moments elle lui a dit: Julie te dira, mais c'est quelqu'un de très bien.
—  Il sait donc qui je suis.
—  Je voulais auparavant avoir un contact avec vous.
—  Je vais rester quelques jours dans le coin, je prends le temps de la réflexion en sachant que, quoi qu'il en soit, je compte, bien que tardivement, faire face à mes responsabilités.

Rentré à l'hôtel, Élisabeth m'attendait, ses valises prêtes. Ses paroles furent la seule satisfaction de la journée.
—  J'en ai assez de tes petits secrets, je te quitte.
Je n'ai pas fermé l’œil de la nuit, j'ai même écrasé une larme en pensant à Léontine, ses dix-huit ans, et cet après-midi passé à flirter au café des platanes, elle toute tremblante, et moi jouant les Don Juan.
Je nous revois nous esquiver et nous perdre au bout du chemin fond, ce chemin ou tant de jeunes filles laissèrent leurs illusions. La fin des vacances arrivant, je suis parti sans me soucier de rien, vers la fac et d'autres aventures.

C'est avec Julie que j'ai débarqué à Bastia. Jean était là avec sa petite famille. Les fillettes m'ont sauté au cou en me disant :
« Papy, papy. »
De ma vie je n'avais connu pareille émotion.
Ma vraie vie commença à ce jour là !

Le temps a fait son œuvre.Une génération a fait place à l'autre et ainsi de suite.
Jean est retourné au pays avec son épouse. Tous deux passent une retraite heureuse dans la maison familiale qui l'a vu naître.
L'été venu, filles gendres et petits enfants investissent la villa de l'oncle Pontiac.
Les premiers pas du matin de Jean le mènent au cimetière, il passe devant la tombe des Pontiac et ensuite vers le petit carré qu'il entretient amoureusement.
Il a fait apposer une plaque de marbre. On peut y lire :

Léontine Birot, épouse Pontiac 1932-1983

Richard Pontiac 1929-2010

Julie Birot 1929-2011

PRIX

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Stéphan Mary · il y a
Salut Michel... Tu ne répondras plus et tu me manques. J'aime ton texte, ton Ecriture, ton TOI. Il ´'y aura plus de " j'aime" sur nos comm mais tu es là, bien present. Je vais Ecrire un texte pour toi, pour nous deux, pour toutes celles et ceux qui t'on lu, appréciévet que tu as encouragé. Merci Michel. Je t'aime et notre amitié ne volera jamais en plein vol. Bon vent mon ami. Stéphan
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Renise Charles · il y a
Quelle tristesse. Mes condoléances à vous et à ses proches.
J'ai échangé très peu avec Michel Jarrié ; il m'a semblé être une personne d'une grande gentillesse. Mes pensées.

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Nicole Horassius · il y a
Beaucoup apprécié Nicole H
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michel jarrié · il y a
Merci de tout coeur avec un bouquet de baisers.
Ton michel.

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Serge Debono · il y a
Ta plume est toujours empreinte de douceur et tes personnages toujours aussi attachants. Un délice que j'ai tardé à venir lire, désolé Michel. Je te souhaite de bonne fêtes, à bientôt !
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michel jarrié · il y a
Toujours autant de plaisir à lire tes commentaires.
Ta venue m'est d'autant plus précieuse qu'elle est dénués de tout esprit de troc, donc sincère ! Passe bien le cap et tous mes voeux.

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Amicxjo · il y a
destins perdus
regrets perdus
chagrins perdus

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michel jarrié · il y a
Je vous remercie pour votre visite Amickjo rt vous souhaite une belle fin d'année.
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Cruzamor · il y a
La vie a repris ses droits : et tout est bien qui finit comme il se doit ! ce n'est pas si souvent que ça peut se terminer ainsi... merci !
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michel jarrié · il y a
C'est plaisant de voir son écrit visité une fois le ''concours'' fini et je ne suis que plus reconnaissant Cruzamor. Joyeuses fêtes.
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Cruzamor · il y a
désolée ! je n'ai pas pu venir facilement ... et là bon j'ai réussi à faire un petit tour malgré la préparation des fêtes, les grèves, et tout le grand n'importe quoi ... ça m'a fait du bien de vous lire : merci ! Très heureuses fêtes à vous !
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michel jarrié · il y a
Je vous rassure pleinementnt. Pour moi le seul but de l'écriture ce sont les échanges entre-nous, Je n'ai jamais eu le culte de la ''championnite'' et préfère l'intimité à la foule.
Je vous souhaite, en dépit de toutes les contrariétés traversées, de passer d'excellentes fêtes de fin d'année.
(Mes derniers textes sont en libre puisque prévus dans un recueil à paraitre.)

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Alain Adam · il y a
Chance x 5 Carry on!
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michel jarrié · il y a
Si Adam fut le premier homme, là vous cultivez les paradoxes ! Merci de tout coeur Alain d'avoir mis cinq points d'orgue à la carrière de Léontine.
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Pierrine Peyron · il y a
Sympathie à Léontine , bonne chance à vous 😊
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michel jarrié · il y a
Votre présence suffit à mon bonheur et étant en roue libre je ne savoure que mieux.
Belles fêtes.

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Skimo · il y a
On ne peut même pas parler de "secret de famille" puisque le protagoniste n'était pas au courant, du coup, ça change la donne et l'histoire prend un tour sympathique et il s'en dégage beaucoup de tendresse.
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michel jarrié · il y a
La tendresse est le moteur même de l'existence, elle permet de surmonter les bobos de la vie. Merci Skimo et belles fin d'année.
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Boubacar Mamoudou · il y a
La famille au premier plan. C'est très inspirant !👍
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michel jarrié · il y a
Merci d'avoir accompagné Léontine jusqu'au bout. Bonne soirée.
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Léna Bernacez · il y a
Une histoire de famille comme on en connait tous ... mystère et poésie ; la vie
Merci

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michel jarrié · il y a
Merci de tout coeur Léna. Je vous souhaite de belles fêtes de fin d'année.
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