Léonard

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Un récit d'aventure bien mené. Le format « carnet de voyage », mis en avant par les ellipses, crée le rythme et l’angoisse nécessaire à

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Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. Kafka ! A  [+]

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Il tombe depuis douze jours une pluie tiède qui semble en passe de dissoudre le paysage comme un morceau de sucre sous un filet d’absinthe. Le bruit que font les singes est si assourdissant qu’il en est douloureux. Depuis maintenant près d’un mois, Léonard descend le fleuve Amazone avec son guide Icaro. Tous deux sont épuisés et Léonard commence à être si violemment secoué par le paludisme qu’il voit parfois le seigneur Jésus assis au côté de son guide.
Depuis quelques jours, Icaro ne pagaie plus vraiment, il semble se contenter de guider leur pirogue pour fuir la berge, fuir les alligators ou fuir on ne sait quoi, tapi dans l’eau sale et les remous du fleuve. Léonard perd pied, il ne sait plus reconnaître ce qui est vrai de ce que son cerveau bricole lui-même. Il se voit parfois à Milan avec ses amis du séminaire, parfois enfant avec sa mère et même parfois au paradis à discuter théologie avec des anges.
Lorsqu’il reprend un peu ses esprits, Léonard voit le corps de son guide qui ballotte au gré des remous. Un corps mort depuis plus d’une semaine, mais qu’il ne se résout pas à donner au fleuve. Avec qui pourrait-il alors discuter ?

Léonard revient de loin, un être étrange le regarde sous le nez comme on regarderait un insecte inconnu qui se poserait sur le bord de son assiette. Un os transperce son nez et deux autres ses joues. Il porte aux lèvres du missionnaire mourant un gobelet plein d’une mixture infâme que Léonard n’a pas la force de régurgiter.

Les jours passent, les villageois semblent se relayer pour venir nourrir Léonard qui, peu à peu, reprend quelques forces. Ils l’ont déshabillé, il ne sait plus quand, et les femmes rient beaucoup à le voir tenter de dissimuler sa nudité. Celui qui semble leur chef vient chaque matin et s’adonne à un étrange rituel. Il pince la peau du prêtre juste au-dessus des hanches puis crie quelque chose à l’adresse des autres villageois.
Hier, ils ont mis de la drogue dans sa nourriture. Il s’est réveillé en hurlant, on lui a transpercé le nez d’un os, un os profilé et taillé en pointe de chaque côté.
— Pardonne-leur seigneur ! ne cesse de répéter le malheureux.

Il comprend maintenant plusieurs mots dans leur langage, surtout des mots liés aux aliments et aux diverses parties de son corps. Comme ces sauvages sont aimables en définitive. Ils le nourrissent abondamment comme un invité de prestige. Ils rient aussi sans cesse et Léonard, qui n’a jamais été d’un tempérament très enjoué, se surprend à rire de bon cœur avec eux.
Bientôt, il commencera à leur parler du seigneur et de leurs âmes.

Ce matin, le chef a crié très fort après avoir pincé Léonard. Tous semblent alors être devenus fous et se sont précipités vers Léonard comme pour le féliciter.
Quelque chose ne va pas du tout. Les indigènes l’ont attaché à un arbre et on ne cesse de le taquiner. Une grande fête semble se préparer. Tous se sont vêtus de parures multicolores. Un grand feu décore la place centrale comme une fleur gigantesque.
Léonard voudrait s’échapper, il a un très mauvais pressentiment. Mais il n’est plus temps, et puis il n’irait pas loin, il mange tellement depuis deux mois qu’il peine à se déplacer. On vient le chercher et on le traîne vers le bûcher. Ils ont installé une sorte d’énorme broche au-dessus des braises.
— Pardonne-leur ! hurle Léonard avant de se mettre à injurier ses sauveurs.
Il insulte aussi le continent... le chef du village... Icaro, son ancien guide... son évêque... les sauvages... les singes qui jamais ne se taisent et même sa propre mère. Le chef s’approche, tous scandent en cœur une angoissante mélopée. Il n’aura pas réussi sa mission, toutes ces âmes sont perdues, tant pis. Il est grand temps de prier pour la sienne.

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