l'enigme de Gaspard Noé

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Depuis L'océan indien ma prose voyage du battant des lames au sommet des montagnes et je me souviens de mes vies antérieures  [+]

" Vous êtes donc aussi poète, Monsieur ? "
- A mes moments perdus, reprit le narrateur.
Aragon, Anicet ou le Panorama.


J’étais assis à l’écart, à l’ombre d’un camphrier, immobile sur un banc et cherchant l’inspiration dans cette nature tropicale au cœur de la ville. Je pouvais rester ainsi jusqu’au soir, à l’heure tiède où le jour semble vaciller. Je venais régulièrement dans ce jardin colonial qui abritait le muséum d’histoire naturelle depuis 1855, imposant bâtiment à colonnes, autrefois palais législatif du gouverneur.
J’aimais ce jardin qui avait été crée par Pierre Poivre, botaniste du Roy. Il avait importé de nombreuses espèces végétales depuis le Jardin Pamplemousse à l’île Maurice.
Je trouvais auprès de ces arbres l’apaisement que réclamait mon pauvre esprit tourmenté.
Comme à mon habitude, j’étais venu ici, poussé par cette recherche de l’idéal, empruntant comme chaque fois ce passage à l’arrière du jardin, là ou un gigantesque Banian aux branches et racines enchevêtrées ne permettait plus à haute grille du parc de s’ouvrir complètement. Cet arbre sacré, selon les traditions indiennes, fermerait tout doucement cette entrée jusqu’au jour ou cette grille serait soudée aux racines. Ce jour là le jardin s’endormirait pour toujours, c’est ce que je pensais.
Alors que je laissais mourir sur mes lèvres un souffle de vie, jusqu’à revenir d’entre les morts, alors que j’allais me noyer dans les eaux troubles de ma mémoire où se repoussent les eaux-fortes de mon écriture sur le bois de mes douleurs, j’entendis un bruit de pas sur le gravier de l’allée.
Je refermais ce cahier où j’essayais vainement d’écrire quelques lignes, lorsqu’un inconnu s’arrêta devant moi. C’était un curieux promeneur que je n’avais jamais remarqué dans ce jardin. Il portait une vieille redingote râpée, un feutre tout déformé et ses cheveux était longs et gris, ses mains décharnées étaient comme celles d’un squelette et son visage exprimait une certaine ironie vite dissipée par un sourire presque bienveillant. Il semblait venir d’un autre siècle. Etait-il un pauvre hère égaré dans une époque qui n’était plus la sienne ? Un original comme on peut en croiser parfois ? Que me voulait cet étranger ? Il resta ainsi un long moment avant de me dire :

« Vous êtes donc aussi poète Monsieur ? »

Comment pouvait-il comprendre le secret de ma vie ? Nous étions maintenant deux sur le banc. Mon voisin posa à côté de lui un livre de pages relié en cuir. A son insu, s’échappa du document une feuille desséchée. Je la recueillis pour la lui rendre. L’inconnu me remercia et la replaça dans le livre mystérieux.
Il m’expliqua sa présence insolite. Il se présenta comme «  ce voyageur errant » dont parlaient certains récits. Il devait absolument me rencontrer et m’invita à faire quelques pas en ce jardin.

« Vous croyez aux forces de l’esprit ? »

C’est ainsi que parmi les baobabs africains, les cocotiers, les palmiers, les manguiers, il m’expliqua l’essence même de ce qu’il appelait la beauté, la recherche de l’art absolu.

"Adore ! Absorbe-toi dans la beauté des choses"
L’inconnu me parla de Leconte de Lisle, qui aimait chercher l’inspiration au Bernica, dans l’ouest de l’île. Il évoqua aussi Baudelaire et ses poèmes exotiques.
« Savez-vous que le jeune Baudelaire, en débarquant sur l’île Bourbon en 1841, ne savait pas encore que cette île influencerait à tout jamais son œuvre poétique ? »

Nous marchions ainsi dans cette nature lorsqu’il s’arrêta au pied d’un arbre :
« Le Tallipot est un arbre centenaire qui ne fleurit qu’une fois avant de mourir... comme certaines œuvres littéraires sans doute... »
Il me fit comprendre que nous sommes ici au centre d’un cosmos vital : «  La littérature marque aussi la prédominance du règne végétal, regardez ce livre-jardin, nous sommes au cœur de la littérature... On croise aussi des absents... »
Que voulait-il dire ?

Plus loin, devant le Ravenala, l’arbre du voyageur, l’inconnu me parla presqu’en chuchotant de peur qu’on puisse nous entendre :
«  J’ai quelques révélations à vous faire, certaines choses ne doivent plus rester sous le boisseau... mon manuscrit représente le travail de toute une vie, vous découvrirez que la symbolique sacrée existe depuis l’antiquité, l’encre par ses forces d’alchimique teinture, a transmuté mon écriture... je vous offre mes rêves d’encre. »

J’étais fasciné par cette étrange rencontre qui n’avait rien d’un hasard, j’en étais persuadé...
«  Pourquoi moi osais-je dire ? »

L’inconnu me dit s’appeler Gaspard Noé, il était de passage dans ce monde, il ne pouvait pas disparaitre sans me transmettre son manuscrit. Il me demanda de faire publier son ouvrage.
Le jardin allait bientôt fermer, le jour déclinait et sous les tropiques le soir tombe très vite.
«  L’art est la science du poète, mon cher ami » me répondit Gaspard Noé avant de s’éclipser derrière un immense tamarinier.
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Jigé · il y a
Île, arbres,livres,trilogie riche et belle !
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Dranem · il y a
Merci Jigé... île Bourbon, île des poètes.
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Anna Mindszenti · il y a
Oui, étrange rencontre dont j'ai lu le déroulement avec plaisir.
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Dranem · il y a
Merci Anna d'être entré dans ce jardin !
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Zutalor! · il y a
Salut-à-toi, voyageur du temps immobile bien que toujours en mouvement !

Félix a raison : c'est du rêve que tu nous vends là !
(PS plus terre à terre : un livre n'est pas un "document", si ?)

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Dranem · il y a
Merci pour cette lecture ... j'aime bien le terme de " voyageur immobile"...
PS : dans une bibliothèque, tous les livres sont des documents... et puis j'évite ainsi la répétition.

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Zutalor! · il y a
Tu avais "bouquin et volume" en synonymes... Mais peu importe... :)
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Marie Guzman · il y a
Grâce à votre texte me voici repartie sous les banians du KERALA
Merci

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Dranem · il y a
Arbres fascinants... que nous retrouvons à l’Île Maurice et à la Réunion...
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Felix Culpa · il y a
Entre philosophie et spiritualité, une merveilleuse histoire d'un onirisme vertigineux !
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Dranem · il y a
Merci Félix pour ce magnifique commentaire !
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Rtt · il y a
Un merveilleux poème superbement écrit nous contant l'histoire et la botanique d'un endroit du Monde magique
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Dranem · il y a
Les jardins botaniques sont pleins de surprises. Merci d'avoir aimé ce texte !
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Paul Marie · il y a
j'ai eu grand plaisir a vous lire, merci...
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Dranem · il y a
C'est moi qui vous remercie d'être venu sur ma page !
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo Dranem pour ce beau texte ! Vous avez mes 3 voix. ET
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Bibiana Mathieu · il y a
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Dranem · il y a
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Fodé Camara · il y a
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Dranem · il y a
Merci pour cette lecture Fodé, je vais découvrir votre errance spirituelle dès que possible !

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