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L'enfer est pavé...

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Sourire

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303 voix

La voisine refuse toujours mon aide, je ne sais pas pourquoi.
Elle habite un studio mansardé au cinquième étage sans ascenseur, juste au-dessus de chez moi.
Comme je passe acheter mon pain tous les soirs en rentrant du bureau, j’aurais vite fait de lui prendre sa demi-baguette. Épaisse comme elle est, elle doit grignoter. Je l’imagine émiettant les croûtes, prélevant la mie pour éviter de gonfler et jeter le reste aux pigeons qui font des saletés sur les balustrades.
À mon avis, elle a peur de me déranger, un scrupule doublé d’un entêtement de vieille dame.
Elle a tort, j’ai besoin de faire le bien, je suis né comme ça. C’est comme une évidence, une nécessité, un besoin aussi vital que l’air que je respire.
Enfant déjà, je rendais service dès que l’occasion se présentait, sinon je créais les circonstances, je tenais les portes ouvertes pour laisser passer, je me coltinais les paquets les plus encombrants, descendais la poubelle avant que Maman le demande, réparais le vélo du facteur qui prenait un verre chez Maman. Ma sœur disait que j’étais un fayot. Elle ne m’a jamais compris, ma sœur.
A l’école, je laissais les copains copier sur moi vu que j’étais le meilleur en mathématiques. Un jour j’ai été collé parce que je donnais les réponses aux autres, le professeur imaginant que je faisais payer mes services. La honte chez le proviseur devant mes parents convoqués en urgence ! Et j’avais dû rédiger mes cent lignes en promettant de ne plus aider mes camarades. Je trouvais ça curieux, le curé nous demandait de faire le bien envers notre prochain... enfin, les adultes me semblaient bien compliqués.
Ernestine – c’est la voisine –, me répond à chaque fois que je lui propose d’acheter son pain : « Merci mais c’est bon pour moi de monter l’escalier, j’ai besoin d’exercice, à mon âge je ne dois pas me laisser aller, les articulations rouillent vite ».
Moi je pense qu’à son âge, on a besoin de repos. Mais elle ne veut rien entendre malgré les différentes méthodes que j’ai mis un certain temps à élaborer.
En garçon bien élevé, j’ai d’abord essayé la courtoisie, soulevant mon chapeau avant de l’aborder : « Madame Ernestine, il m’importe peu de gravir un étage supplémentaire pour quérir votre aliment de base, ce serait un réel plaisir de vous venir en aide ».
Soulevant un sourcil interrogatif, elle n’a pas semblé comprendre mon propos, j’ai donc tenté l’amabilité en affichant mon beau sourire creusé d’une fossette, mais elle est restée insensible à mon charme.
J’ai songé à la ruse, prétendant que les boulangers allaient manquer de farine suite à une grève des transporteurs, qu’il était urgent de faire des réserves dans mon congélateur puisqu’elle en est dépourvue. Elle m’a traité de bonimenteur en me toisant d’un petit air supérieur que je n’ai pas apprécié.
Alors je me suis fâché, une colère froide, sans la vulgarité des hurlements mais avec la force d’une argumentation construite, articles médicaux du Lancet à l’appui, sur les risques de complications cardiaques en cas d’effort violent dans la catégorie senior et troisième âge.
Je l’ai un peu bousculée pour lui faire comprendre qu’elle courait un grave danger et que je devais impérativement lui acheter son pain tous les jours, que le dimanche matin, que ça lui plaise ou non, je lui prendrais en plus un croissant au beurre. Elle a failli se fracasser dans l’escalier, d’une main elle s’agrippait à la rambarde en vociférant. C’est qu’elle est cabocharde, Ernestine.
C’est là que la voisine du troisième, drapée dans son peignoir à fleurs, est intervenue et quelle ne fut pas ma stupeur quand j’ai entendu Ernestine s’épancher sans vergogne : « Oui, il est beau comme Alain Delon dans La Piscine, si vous l’aviez vu quand il est arrivé il y a quarante ans, une amourette de jeunesse en quelque sorte ».
Elle parlait du boulanger.

303 VOIX

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Serge Debono · il y a
J'aime beaucoup votre personnage, un genre d'Amélie Poulain au masculin avec une empathie viscérale. Et cette chute très attendrissante, une Ernestine encore vibrante... Eh ouais, Delon époque "La piscine" c'est du lourd ;-) Bravo Sourire, j'ai l'espoir que vous gardiez le votre avec mon texte, si ça vous tente http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/illusion-cathodique Sinon, au plaisir ;-)
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Tranquillou974 · il y a
Bonjour Sourire ha ha ha ! Ca change de "Bonjour tristesse" hi hi hi !
J'ai ri aux éclats en lisant votre nouvelle : sacrée Ernestine, quel caractère bien trempé nom d'une pipe(lette).
Et ce Saint-Homme de narrateur... hilarant avec ses bonnes intentions dont l'enfer est pavé !!
Toutes mes voix, cela va de soi.
Très bonne continuation et au plaisir,
Tranquillou974

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Sourire · il y a
Contente de votre rire, c'était le but !
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Tranquillou974 · il y a
Et bien, Sourire, vous avez fait mouche !
Tranquillou974

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Tranquillou974 · il y a
Je dirais même que vous avez botté en touche !
Tranquillou974

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Guy Bellinger · il y a
Très drôle ce portrait du Bon Samaritain qui tente d'imposer ses bonnes actions à ceux qui n'en veulent pas. Et le chute bien sûr où Ernestine révèle son cœur de midinette.
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Sourire · il y a
Vous avez tout compris et merci !!
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Aëlle · il y a
Excellente chute, et tout à fait inattendue, bravo !
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Machine armite · il y a
Pôvre Ernestine...Elle est pas rendue avec l'Autre Fayot!
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Elena Hristova · il y a
un récit captivant qui tient en haleine, mes 5 votes avec plaisir
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Doria Lescure · il y a
quand l'aventure est juste au coin de la rue.....Pour ce drôle moment de lecture, voici mes voix !
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Isabelle Lambin · il y a
Se rendre à la boulangerie, ça ne mange pas de pain ;o)
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Mama · il y a
Trop mignonne la mamie amoureuse de son boulanger !
Mais oui l amour ça dure jusqu au bout ! Et ça maintient la forme !
Pour la peine je vous embarque avec mamie pour un tour de métro avec vos demies baguettes dès que vous le voulez!

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Sandra Dulier · il y a
Les femmes et leurs mystères... J'ai apprécié et déposé mes trois voix.
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Sourire · il y a
Merci Sandra !
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Sandra Dulier · il y a
Je vous invite à découvrir le poème Boréale http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/boreale. En vous remerciant pour votre lecture.
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