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L'enfant perdu.

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« Aujourd’hui tu as sept ans. Tu sais ce que ça veut dire ?
_ Que je suis un grand garçon.
_ Exactement. Un grand garçon qui n’a plus besoin de roulettes sur son vélo, qui a des responsabilités, et de l’argent de poche. »
De l’argent de poche et plus de roulettes, ça c’était vraiment très chouette. Le mot « responsabilités » lui faisait un peu peur, surtout parce qu’il ne voulait pas décevoir son papa. C’était déjà arrivé une fois, il se souvenait très bien de ce jour-là : il pleuvait beaucoup, le match de foot avec les copains avait été annulé et Serdar coincé à la maison s’était lassé de son puzzle, alors il avait pris son ballon et avait essayé quelques tours dans le salon. Tours qui s’étaient soldés par le bris d’un vase qui était un cadeau de mariage. Donc un objet spécial. Son père n’avait pas crié, ne l’avait pas puni, il l’avait regardé de haut en bas avec un air... Il lui avait dit « Tu me déçois. Tu me déçois beaucoup. » Serdar ne voulait plus jamais que son père le regarde comme ça. Ça faisait trop mal. Alors sa seule question fut « Quelles responsabilités, Papa ? ».
Ce n’était pas très compliqué : débarrasser la table, préparer le petit déjeuner le week-end (maman lui avait acheté exprès une petite casserole pour faire chauffer l’eau du café), arracher les mauvaises herbes quand c’était nécessaire... Des corvées de son âge qui lui rapportaient dix francs par mois. Et dix francs en 1957, c’était quelque chose !
L’été arriva. Comme tous les ans Maman partit quinze jours prendre les eaux à Vittel. Et comme tous les ans Papa s’organisa une semaine de pêche en camping sauvage. Seulement cette année Serdar l’accompagnait. D’ordinaire il passait ces deux semaines chez une tante qui n’avait pas d’enfant mais beaucoup d’amies jouant aux cartes en buvant du thé, et aimant pincer les joues des petits garçons, ce que Serdar détestait autant que le thé. Alors cette semaine promettait d’être aussi chouette que son anniversaire.
La veille du départ il rangea soigneusement ses affaires dans son sac à dos : ses vêtements, son livre sur la pêche, son couteau suisse, sa gourde, sa casserole, son yoyo, un ballon de plage gonflable, son transistor et des piles de rechange. Papa passa lui souhaiter bonne nuit.
« Tu n’as rien oublié ?
_ Non, Papa.
_ C’est bien. Je suis fier de toi. »
Le voyage sembla ne durer que quelques minutes à Serdar. Il s’était endormi dans la Dauphine à la sortie de la ville, et ne se réveilla que lorsque son père s’arrêta sur une voie sans issue au milieu des bois. Il ne savait pas où ils étaient, mais pourquoi demander puisqu’il y avait Papa ?
« A partir de maintenant on marche. »
Il était plus de cinq heures quand son père décida que cette clairière là était le bon endroit pour s’installer. Ils montèrent la tente, Serdar ramassa des branches sèches pour faire du feu ; son père lui expliqua comment l’entretenir et comment le rallumer. « Fais bien attention que ça ne s’éteigne pas. Ce n’est pas seulement pour chauffer l’eau, nous en avons aussi besoin pour éloigner les ani... »
Il ne finit pas sa phrase. Il porta une main à sa tête, comme prit d’une migraine soudaine, tenta en vain de dire quelque chose puis s’effondra sur le sol, et ne se releva pas.
« Papa ? Papa ?! Qu’est ce qui t’arrive ? Papaaaaaaaaaaaaaaaaa ! »

Deux automobilistes trouvèrent Serdar blotti au creux d’un fossé huit jours plus tard. Il était dénutri, épuisé, et ne parlait plus. Ils le confièrent aux gendarmes, qui ne parvinrent pas à lui faire dire le moindre mot. A l’hôpital on fut très gentil avec lui. La nourriture n’était pas très bonne et Serdar regardait son plateau comme si ce qu’on lui présentait ne se mangeait pas. Il fallu qu’une infirmière reste avec lui pendant les repas pour s’assurer qu’il avale quelque chose.
On publia des avis de recherche dans tout le pays avec sa photo, et dès le lendemain sa mère se présenta, affolée et effondrée. Certes son fils était bien là, mais où était son mari ?
Il n’y avait pas moyen de faire parler Serdar, alors on entreprit de fouiller les bois avec des chiens pour trouver d’où il était venu. Lorsque l’on arriva au campement on y découvrit le corps, enfin ce qu’il en restait. La décomposition et les animaux, principalement des sangliers, avaient fait leur œuvre.
Après cette tragédie il fallut à Serdar une bonne année pour recommencer à s’exprimer. Mais il n’a plus jamais souri.
« C’est un garçon très sage, très réservé. »
Réservé ? Il avait tellement de choses à taire. Combien il avait eu peur, et froid, et surtout faim. Comment quelque part en lui quelque chose avait décidé de survivre, par tous les moyens... Comment il avait tenu le couteau suisse pour couper ces chairs, comment il s’était servi de sa casserole pour cuire cette viande...
Un être entièrement nouveau était sorti de la forêt. Un enfant totalement perdu.
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Image de Laurence Delsaux
Laurence Delsaux · il y a
Serdar est un prénom que je découvre. Il sera associé à ce récit étrange dont on n'ose imaginer une suite
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Patrick Gibon · il y a
une œuvre glaçante pour la dernière partie! bravo!
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Survivre à tout prix!
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Alraune Tenbrinken · il y a
En effet. Merci d'être passée.
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Dranem · il y a
L'Ogre à l'envers... terrible récit... fort bien écrit !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci du compliment :)
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Line Chatau · il y a
Un récit glaçant mais pas si inimaginable que cela! Je soutiens et recommande.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup !
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Dolotarasse · il y a
Brrr, c'est dramatique pour un gamin de 7 ans...
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Alraune Tenbrinken · il y a
Et ça laisse supposer des choses sur ce qu'il sera une fois adulte...
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Alain de La Roche · il y a
J'ajoute mon appui à ce récit dramatique.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup de votre soutient !
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Paul Thery · il y a
Et pendant ce temps sa maman était partie perdre les eaux à Vittel ! Serdar a un petit frère! (mais il n'a plus faim)
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Alraune Tenbrinken · il y a
Alors là je dois avouer que je ne comprends pas...
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Paul Thery · il y a
pas grave (jeu de mot vaseux sur "perdre les eaux" au lieu de "prendre les eaux")
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Alraune Tenbrinken · il y a
Ok ! Je n'avais pas saisi, j'ai lu trop vite !
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Loodmer · il y a
Perdu sans les petites roulettes. L'initiation à la vie adulte fut extrême.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Aussi extrême que définitive. Merci de m'avoir lue !
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Marie Quinio · il y a
Les mots en italiques appuient bien le sentiment de malaise... C'est déroutant... et toujours bien écrit !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Je ne savais pas trop comment tout dire sans trop en dire non plus, sinon ça devient gore.
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