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L'enfant du lac

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Jenny Guillaume

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La brume a quitté le lac. Les arbres sont aveugles ; les oiseaux crient à l’aide. Je cours. Mes pieds sont glacés, mes cheveux déjà humides. J’ai peur. La brume arrive. Elle enserre les troncs ; elle cloue les becs. La brume vient sans prévenir. Elle vient pour tuer. Jadis, cette histoire nous faisait rire.

Je ne distingue pas encore les maisons les plus proches. Il faut traverser le bois. Je suis essoufflée. Je puise dans mes dernières forces. J’entends un bébé pleurer. Je me retourne. C’est un enfant, pas un bébé. Il doit avoir deux ou trois ans. Il est seul, égaré. Je crie :
« Viens ! Viens vite, cours ! »

Mais l’enfant ne bouge pas. La brume rampe à ses pieds... J’hésite. Il n’est qu’à une vingtaine de mètres. Une poignée de secondes. J’ai peur. Je dois y aller. Ce n’est qu’un enfant. Je cours. Je vais le chercher.

Je bondis sur l’enfant. Je l’arrache aux bras de la brume qui voulait l’enlacer. Il était temps. Il ne pleure plus, il ne dit rien. Je le serre contre moi et repars aussitôt. J’ai hésité. Comment ai-je pu hésiter ? Cette pensée m’obsède.

L’enfant n’enroule pas ses jambes autour de ma taille. Il est lourd. Je n’arrive pas à courir en le tenant ainsi. La brume vient trop vite. Je le dépose sur un rocher. Ses jambes sont aussi raides que les troncs des arbres autour. Il sait que j’hésite à nouveau. Je ne veux pas le regarder dans les yeux. Je ne peux pas. Je le bascule sur mon épaule. La brume ne nous aura pas. Pas comme ça. Pas à cause de moi.

Les arbres s’écartent devant nous. Nous allons sortir du bois. Les maisons sont là. Je vois les lueurs aux fenêtres, les contours des toits. Les gens crient, s’interpellent. Une femme hurle. Il reconnaît sa voix, il se débat. C’est sa mère, je crois. À bout de souffle, je le lâche :
« Va vite, sauve-toi ! »

L’enfant part comme une flèche sans se retourner. Il est incroyablement rapide, il bondit dans les taillis. Je suis soulagée. Je l’ai sauvé. Mais je sens le froid derrière moi. Vite, ne pas s’arrêter.
La brume a quitté les sous-bois. Je suffoque. J’ai un point de côté. Je cours maladroitement derrière l’enfant mais je ne le vois plus. Il s’est sauvé. L’enfant est sauvé. Je suis sauvée. Je dois continuer.

Soudain, je bascule en avant et m’affale sur le sol violemment. Mon pied a heurté une racine. J’essaie de me relever. Mais une douleur intense vrille mon visage. Tout tangue autour de moi, les racines blanchissent, se déforment, s’estompent. C’est mon nez. Il est cassé.

La brume est là. Il est trop tard pour moi. Elle agrippe mes chevilles, se glisse le long de mes cuisses, s’affale sur moi comme un homme aviné. Épaisse, lourde. Elle couvre mes épaules et enfouit mon visage dans l'humus. J’ai mal. J’étouffe. J’implose. Je ne suis plus.

Je suis... La brume. Légère, diffuse. Je suis partout. Je sens la vie qui s’écoule hors de moi. Mon cœur ruisselle. Une veine serpente jusqu’au bleu glacé du lac. Je vois un écureuil près de moi. Une chouette. Ma voisine... Des milliers de petites rivières bleutées qui se déversent dans le lac. Je crie :
« Assez, nous sommes assez ! »

J’entends un enfant rire. Je vois ses yeux dans cette nébuleuse qui nous enveloppe. L’enfant. Lui. Son innocence. Ma culpabilité. L’inverse peut-être. Il tend les mains à la voisine, caresse l’écureuil, hulule avec la chouette. L’enfant est partout lui aussi. Il boit toutes les vies.

Les flots bleutés se tarissent. Il est rassasié. Il m’appelle. Je dois veiller sur son sommeil, là-bas, dans le feu glacé du lac. L’enfant me prend par la main.
Je le suis... Sans hésiter.
Je suis... La brume.

PRIX

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Patrick Gibon · il y a
MAGNIFIQUE!
haletant, dès l'initiation du texte on est emporté dans une lutte intense et "horrifique" comme dirait Lovecraft, la brume qu'on devine aussi nous même, dans un tour d'anneau de Möbius, un quantique-relativiste mélange de multivers éponges, nous absorbe, l'enfant sauvé, pas si sûr en fait et toi la brume, nous, notre brume...
grand art, bravo!

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Jenny Guillaume · il y a
Il me semblait bien que ce texte allait vous -te parler ^^ Moi, j'admire la qualité des descriptions dans tes textes, le rythme aussi, le paradoxe de la précision du langage et du sens caché. À bientôt :)
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Luc Michel · il y a
Vous écrivez fichtrement bien ! Je viens de terminer la lecture d'un livre : "Sur les épaules de Darwin" qui nous plonge dans les mystères de la vie, de l'univers et j'ai retrouvé dans votre texte ce concept : nous ne faisons qu'un avec l'espace, la vie. Bravo !
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Jenny Guillaume · il y a
Merci de votre passage sur ce texte Luc, contente que vous aimiez ! Et je note le conseil de lecture ^^ à bientôt chez vous (je n'ai pas encore découvert tous vos textes) !
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Luc Michel · il y a
Pas de problème! C'est sans obligation de réciprocité, je vous le dis en toute sincérité !
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Jenny Guillaume · il y a
Moi aussi Luc, je le ferai parce que j'en ai envie :)
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Aurélien Azam · il y a
Une belle histoire empreinte d'une ambiance fantastique, et menée à un bon rythme !
Merci Jenny !
Egalement, mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Yoann Bruyères · il y a
Joliment écrit, l'ambiance est très réussie, l'histoire mystérieuse jusqu'au bout. Sur la fin je ne sais plus trop quoi penser, on peut y voir une métaphore ou simplement du surnaturel, j'avoue que j'aurais préféré une fin un peu plus nette mais c'est bien aussi de finir dans cette brume.
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Jenny Guillaume · il y a
Oui, j'ai encore été un peu floue sur ce texte, désolée... La brume du lac absorbe les personnes et le lac aspire leur vie. Ils sont dissous dans la brume en quelque sorte. La femme revoit l'enfant et elle a un doute : est-il maléfique ? C'est le sens de ces phrases : "Son innocence. Ma culpabilité. L’inverse peut-être." L'enfant semble être une création du lac au final. On pourrait dire aussi que c'est une métaphore de la maternité : il a bu et il va se coucher :))
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Yoann Bruyères · il y a
C'est ce que je me suis dit à la fin, mais un peu avant j'ai pensé à une culpabilité d'avortement, je suis parti un peu loin en fait :))
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Jenny Guillaume · il y a
Je suis bien contente d'avoir trouvé quelqu'un qui parte encore plus loin que moi ^^
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Guy Bellinger · il y a
Un texte saisissant, haletant, mystérieux, effrayant. Je sors de la lecture époumoné et frigorifié jusqu'à la moelle
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Jenny Guillaume · il y a
Merci Guy et désolée pour cette vague de froid :)
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Guy Bellinger · il y a
No souci. C'est la saison.
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Epicurien78 · il y a
Quelle imagination pour ce joli texte que l'on dirait sorti d'un légende bretonne. On se croirait en forêt de Brocéliande... Et bravo pour l'utilisation "à propos" de votre j'implose (on le voit trop souvent dans des phrases où le sens commanderait d'utiliser plutôt j'explose). J'ai presque suffoqué en lisant votre prose. Dans le genre suffocation (mais un contexte tout différent) je vous propose ceci :) http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/suffocation-2
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Jenny Guillaume · il y a
Je "cours" chez vous, désolée pour le temps :)
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Loodmer · il y a
Angoissant et légèrement brumeux
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Zena · il y a
Une héroïne réaliste, une ambiance presque angoissante et une fin... brumeuse on va dire, j'ai beaucoup aimé !
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Jenny Guillaume · il y a
Merci Zena, ça me fait plaisir que vous ayez aimé ! ^^ oui la fin... Cet enfant serait-il maléfique ? C'est la question qui effleure la femme à la fin mais elle n'a plus d'autre choix que de le suivre... À bientôt !
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Grenelle · il y a
Si je comprends bien la brume est tout, étouffe tout, absorbe tout comme un grand trou noir. Cette histoire de brume me plonge dans le brouillard. Mais finalement je ne crois pas que vous arriviez à faire des textes vraiment inquiétants, vous rigolez trop. Alors autant faire des textes gais.
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Jenny Guillaume · il y a
Oui, il est trop brumeux ce texte c'est sûr, c'est mon défaut, je suis trop expéditive ! Malheureusement, en général, on comprend encore moins mes blagues :p
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Jenny Guillaume · il y a
Il vous reste mon premier texte à lire : attention là, j'ai carrément essayé d'être méchante ^^
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Grenelle · il y a
Il ne me reste que votre prochain texte à lire, celui avec vos blagues incompréhensibles. Je vous promets, je ne chercherai pas à les comprendre.
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Jenny Guillaume · il y a
Moi, je n'ai pas encore tout lu de vous mais je progresse et je suis en train de me dire que peut-être vous pourriez les comprendre, mes blagues ^^
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Grenelle · il y a
J'ai trouvé Julius Corentin Acquefacques à la bibliothèque. J'ai pris les trois premiers tomes. J'attends que vous présentiez vos blagues au ministère de l'humour (attention sur short, ils n'ont pas d'humour)
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Jenny Guillaume · il y a
J'espère que ça va vous plaire, les couvertures ne sont pas vendeuses mais moi j'ai adoré :) Je vais vous envoyer le seul texte drôle que j'ai jamais écrit ;)
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Jenny Guillaume · il y a
Oui Richard, j'ai vu ce post hier et j'ai noté des textes à lire :) Ceux que j'ai aimés ont été déjà cités par contre, c'est pourquoi je n'avais rien ajouté d'original, je n'en ai pas assez lus sur les 400 proposés, je m'en rends bien compte ;) !
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