2
min

L'enfant du lac

Image de Jenny Guillaume

Jenny Guillaume

244 lectures

124

La brume a quitté le lac. Les arbres sont aveugles ; les oiseaux crient à l’aide. Je cours. Mes pieds sont glacés, mes cheveux déjà humides. J’ai peur. La brume arrive. Elle enserre les troncs ; elle cloue les becs. La brume vient sans prévenir. Elle vient pour tuer. Jadis, cette histoire nous faisait rire.

Je ne distingue pas encore les maisons les plus proches. Il faut traverser le bois. Je suis essoufflée. Je puise dans mes dernières forces. J’entends un bébé pleurer. Je me retourne. C’est un enfant, pas un bébé. Il doit avoir deux ou trois ans. Il est seul, égaré. Je crie :
« Viens ! Viens vite, cours ! »

Mais l’enfant ne bouge pas. La brume rampe à ses pieds... J’hésite. Il n’est qu’à une vingtaine de mètres. Une poignée de secondes. J’ai peur. Je dois y aller. Ce n’est qu’un enfant. Je cours. Je vais le chercher.

Je bondis sur l’enfant. Je l’arrache aux bras de la brume qui voulait l’enlacer. Il était temps. Il ne pleure plus, il ne dit rien. Je le serre contre moi et repars aussitôt. J’ai hésité. Comment ai-je pu hésiter ? Cette pensée m’obsède.

L’enfant n’enroule pas ses jambes autour de ma taille. Il est lourd. Je n’arrive pas à courir en le tenant ainsi. La brume vient trop vite. Je le dépose sur un rocher. Ses jambes sont aussi raides que les troncs des arbres autour. Il sait que j’hésite à nouveau. Je ne veux pas le regarder dans les yeux. Je ne peux pas. Je le bascule sur mon épaule. La brume ne nous aura pas. Pas comme ça. Pas à cause de moi.

Les arbres s’écartent devant nous. Nous allons sortir du bois. Les maisons sont là. Je vois les lueurs aux fenêtres, les contours des toits. Les gens crient, s’interpellent. Une femme hurle. Il reconnaît sa voix, il se débat. C’est sa mère, je crois. À bout de souffle, je le lâche :
« Va vite, sauve-toi ! »

L’enfant part comme une flèche sans se retourner. Il est incroyablement rapide, il bondit dans les taillis. Je suis soulagée. Je l’ai sauvé. Mais je sens le froid derrière moi. Vite, ne pas s’arrêter.
La brume a quitté les sous-bois. Je suffoque. J’ai un point de côté. Je cours maladroitement derrière l’enfant mais je ne le vois plus. Il s’est sauvé. L’enfant est sauvé. Je suis sauvée. Je dois continuer.

Soudain, je bascule en avant et m’affale sur le sol violemment. Mon pied a heurté une racine. J’essaie de me relever. Mais une douleur intense vrille mon visage. Tout tangue autour de moi, les racines blanchissent, se déforment, s’estompent. C’est mon nez. Il est cassé.

La brume est là. Il est trop tard pour moi. Elle agrippe mes chevilles, se glisse le long de mes cuisses, s’affale sur moi comme un homme aviné. Épaisse, lourde. Elle couvre mes épaules et enfouit mon visage dans l'humus. J’ai mal. J’étouffe. J’implose. Je ne suis plus.

Je suis... La brume. Légère, diffuse. Je suis partout. Je sens la vie qui s’écoule hors de moi. Mon cœur ruisselle. Une veine serpente jusqu’au bleu glacé du lac. Je vois un écureuil près de moi. Une chouette. Ma voisine... Des milliers de petites rivières bleutées qui se déversent dans le lac. Je crie :
« Assez, nous sommes assez ! »

J’entends un enfant rire. Je vois ses yeux dans cette nébuleuse qui nous enveloppe. L’enfant. Lui. Son innocence. Ma culpabilité. L’inverse peut-être. Il tend les mains à la voisine, caresse l’écureuil, hulule avec la chouette. L’enfant est partout lui aussi. Il boit toutes les vies.

Les flots bleutés se tarissent. Il est rassasié. Il m’appelle. Je dois veiller sur son sommeil, là-bas, dans le feu glacé du lac. L’enfant me prend par la main.
Je le suis... Sans hésiter.
Je suis... La brume.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
124

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
relu pour la nième fois et toujours aussi polysémique et merveilleux! à quand un nouveau texte Jenny, je suis en manque de tes écrits!
·
Image de Artvic
Artvic · il y a
Se transformer en brume ! C'est un joli rêvé ! Vous avez du talent ! 🌹
·
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
MAGNIFIQUE!
haletant, dès l'initiation du texte on est emporté dans une lutte intense et "horrifique" comme dirait Lovecraft, la brume qu'on devine aussi nous même, dans un tour d'anneau de Möbius, un quantique-relativiste mélange de multivers éponges, nous absorbe, l'enfant sauvé, pas si sûr en fait et toi la brume, nous, notre brume...
grand art, bravo!

·
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Il me semblait bien que ce texte allait vous -te parler ^^ Moi, j'admire la qualité des descriptions dans tes textes, le rythme aussi, le paradoxe de la précision du langage et du sens caché. À bientôt :)
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Vous écrivez fichtrement bien ! Je viens de terminer la lecture d'un livre : "Sur les épaules de Darwin" qui nous plonge dans les mystères de la vie, de l'univers et j'ai retrouvé dans votre texte ce concept : nous ne faisons qu'un avec l'espace, la vie. Bravo !
·
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Merci de votre passage sur ce texte Luc, contente que vous aimiez ! Et je note le conseil de lecture ^^ à bientôt chez vous (je n'ai pas encore découvert tous vos textes) !
·
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Pas de problème! C'est sans obligation de réciprocité, je vous le dis en toute sincérité !
·
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Moi aussi Luc, je le ferai parce que j'en ai envie :)
·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Une belle histoire empreinte d'une ambiance fantastique, et menée à un bon rythme !
Merci Jenny !
Egalement, mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

·
Image de Yoann Bruyères
Yoann Bruyères · il y a
Joliment écrit, l'ambiance est très réussie, l'histoire mystérieuse jusqu'au bout. Sur la fin je ne sais plus trop quoi penser, on peut y voir une métaphore ou simplement du surnaturel, j'avoue que j'aurais préféré une fin un peu plus nette mais c'est bien aussi de finir dans cette brume.
·
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Oui, j'ai encore été un peu floue sur ce texte, désolée... La brume du lac absorbe les personnes et le lac aspire leur vie. Ils sont dissous dans la brume en quelque sorte. La femme revoit l'enfant et elle a un doute : est-il maléfique ? C'est le sens de ces phrases : "Son innocence. Ma culpabilité. L’inverse peut-être." L'enfant semble être une création du lac au final. On pourrait dire aussi que c'est une métaphore de la maternité : il a bu et il va se coucher :))
·
Image de Yoann Bruyères
Yoann Bruyères · il y a
C'est ce que je me suis dit à la fin, mais un peu avant j'ai pensé à une culpabilité d'avortement, je suis parti un peu loin en fait :))
·
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Je suis bien contente d'avoir trouvé quelqu'un qui parte encore plus loin que moi ^^
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Un texte saisissant, haletant, mystérieux, effrayant. Je sors de la lecture époumoné et frigorifié jusqu'à la moelle
·
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Merci Guy et désolée pour cette vague de froid :)
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
No souci. C'est la saison.
·
Image de Epicurien78
Epicurien78 · il y a
Quelle imagination pour ce joli texte que l'on dirait sorti d'un légende bretonne. On se croirait en forêt de Brocéliande... Et bravo pour l'utilisation "à propos" de votre j'implose (on le voit trop souvent dans des phrases où le sens commanderait d'utiliser plutôt j'explose). J'ai presque suffoqué en lisant votre prose. Dans le genre suffocation (mais un contexte tout différent) je vous propose ceci :) http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/suffocation-2
·
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Je "cours" chez vous, désolée pour le temps :)
·
Image de Loodmer
Loodmer · il y a
Angoissant et légèrement brumeux
·
Image de Zena
Zena · il y a
Une héroïne réaliste, une ambiance presque angoissante et une fin... brumeuse on va dire, j'ai beaucoup aimé !
·
Image de Jenny Guillaume
Jenny Guillaume · il y a
Merci Zena, ça me fait plaisir que vous ayez aimé ! ^^ oui la fin... Cet enfant serait-il maléfique ? C'est la question qui effleure la femme à la fin mais elle n'a plus d'autre choix que de le suivre... À bientôt !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Un taudis. Un de plus. L’ombre d’une fille. Hagarde. Déchirée. A-t-elle été agressée ou s’est-elle infligée elle-même ces blessures ? Je ne le saurai jamais. Les ombres ne parlent ...