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L'enfant à la balle

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Jean Dallier

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Le chant monte dans l’air, gai, insouciant, escalade joyeusement le mur de la prison et pénètre dans les cellules par les fenêtres grillagées. Le prisonnier du 142 s’éveille en sursaut, se redresse sur sa couche et reste un long moment immobile, attentif. Enfin, d’un mouvement vif, il s’enfouit la tête dans la couverture.
Depuis sept ans, il contemple les mêmes murs de sa cellule, côtoie les mêmes gardiens qui le surveillent au réfectoire et pendant sa promenade quotidienne dans la cour de la prison.
La première fois que ce chant est monté de la rue, il a senti comme un pincement de plaisir dans la poitrine. Il s’est revu enfant, courant dans les bois et les champs, libre, insouciant. Mais soudain, sans transition, le chant a fait monter des souvenirs enfouis. Aux paysages ensoleillés de sa petite enfance se sont substitués d’autres, plus tardifs, sombres, angoissants. Un obscur malaise s’est emparé de lui.
A plusieurs reprises, il a tenté de voir l’enfant, mais les barreaux de la fenêtre l’ont empêché de se pencher et d’apercevoir le pied du mur. Il a fini par comprendre que l’enfant jouait à la balle en chantant. La mélodie est rythmée de petits coups lointains, assourdis, comme causés par un objet léger rebondissant contre le mur de la prison. Peu à peu, dans un coin reculé de sa mémoire, ces coups ont eu une résonance plus profonde, comme un écho qui relègue la mélodie à l’arrière-plan.
La nuit venue, les jeux de l’enfant cessent. Malgré les bruits diffus de l’extérieur, le silence tombe sur le bâtiment et envahit sa cellule, comme si la vraie vie cessait brusquement, ne se résumait plus qu’à cette chansonnette et aux coups frappés contre le mur. Alors, il se jette sur sa couche, ferme les yeux et des bribes de souvenirs assaillent son cerveau fébrile comme un essaim de guêpes le piquant de leurs dards et l’empêchant de trouver le sommeil. Il revoit en esprit son adolescence grise, entre une mère alcoolique et un père violent, ses révoltes, ses fugues de plus en plus fréquentes. A seize ans, il s’enfuit de la maison et, pour survivre, il mène une existence de vagabond, exerce des métiers de fortune. Et très vite, il se met à voler.
Un jour, il apprend que sa mère est morte et que son père s’est remarié avec une femme plus âgée et fortunée. Il croit le moment venu de tourner définitivement la page de sa vie passée, de se venger des humiliations subies. Il décide de les voler. Sous prétexte d’une réconciliation, pour reconnaître les lieux, il se fait inviter chez eux. Mais à sa surprise, sa belle-mère et son père l’accueillent les bras ouverts. Il se sent embarrassé, a honte de son projet et finit par y renoncer. Mais quelques mois plus tard, toujours sans ressources et désespéré, il revient sur sa décision. Il sait que son père et sa nouvelle épouse s’absentent tous les samedis matins pour faire des courses. Il choisit ce moment pour passer à l’action.
Par le soupirail de la cave, il s’introduit dans la maison. Fébrilement, il fouille le rez-de-chaussée, mais sans mettre la main sur le moindre objet de valeur ou sur de l’argent. Il monte à l’étage et s’apprête à forcer le tiroir fermé d’une commode quand une porte claque au rez-de-chaussée. Bientôt, des pas résonnent dans l’escalier et quelqu’un monte en chantonnant. Il reconnaît la voix de sa belle-mère. Pris de panique, il se précipite vers une fenêtre, mais avant de l’atteindre, la clenche tourne derrière lui et la porte s’ouvre. Furieux d’être découvert, il saisit une chaise à portée de main et frappe la femme, une, deux, trois fois...
Arrivé à ce point de ses souvenirs, il se redresse sur sa couche : la chanson de l’enfant... et celle que chantonnait sa belle-mère ! Et puis, ces coups, ces coups mats... Il sent un sentiment de haine et de honte monter en lui.
Deux mois plus tard, le détenu du 142 quitte la prison. D’un pas mal assuré, le dos légèrement voûté, il suit les longs couloirs menant vers la sortie. Une fois dans la rue, contrairement à son attente, il ne ressent pas la moindre joie de retrouver la liberté tant attendue. Une sourde angoisse lui serre le cœur. Ses yeux fouillent fiévreusement les recoins de la ruelle longeant les murs de la prison.
Il a faim. Avec la petite somme d’argent qui lui a été remise à sa sortie de prison, il s’offre un copieux déjeuner. Ensuite, il se rend dans un bistrot qu’il a fréquenté jadis, mais personne ne se souvient de lui... ou ne veut le reconnaître. Il cherche à provoquer une bagarre, mais on l’ignore. Il finit par noyer son chagrin dans l’alcool.
Quelques heures plus tard, il ressort en titubant. Après tant d’années d’abstinence, quelques verres ont suffi à le saouler. Il parcourt les rues de la ville sans savoir où il va. Une colère sourde bat sous son crâne au rythme d’une migraine naissante. Colère contre son passé, contre ses amis qui l’ont renié, contre lui-même. Il doit trouver un refuge pour la nuit, mais son cerveau est comme paralysé, incapable de penser. Une force étrange le pousse en avant.
Bientôt, il débouche sur une petite place... et s’arrête net : des sons familiers frappent son oreille. Est-ce un effet de son cerveau embrouillé ? Quelques pas de plus et il n’y a plus de doute permis : la mélodie, il la connaît, les coups qui la rythment lui sont familiers. Un tremblement le secoue. Il veut faire demi-tour, s’éloigner au plus vite, mais il continue d’avancer, de courir droit devant lui.
Bientôt se dressent devant lui les murs de la prison.
Quelques minutes plus tard, un homme frappe au lourd portail de la prison. A quelques pas de lui, sur le bord du trottoir, gît une enfant, immobile, le regard figé. Dans ses petites mains, elle serre une balle.
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RAC · il y a
Préoccupant... sombre... après l'orage une éclaircie ?!
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Artvic · il y a
Émouvant ! J'adore
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Artvic · il y a
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Utilisateur désactivé · il y a
Triste ! Une texte émouvant !
Bien écrit ! J'aime beaucoup
C'est mon premier concours je vous invite à passer découvrir ma "Caverne" (catégorie des nouvelles. Une petite histoire écrite en vers, et si cela vous plaît de voter !)
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Daniel Nallade · il y a
Un texte inquiétant par sa nature, le propos historique un peu confus mène le lecteur à une incompréhension du sujet. Le but peut-être recherché!
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Jean Calbrix · il y a
Un texte bien ficelé qui se lit avec intérêt avec une chute qui paraît inéluctable ! Bravo, Jean. Je clique sur j'aime.
Je vous invite à une petite balade sympa dans les dunes si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Miraje · il y a
Dramatique rendez-vous avec un destin écrit !
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