11 lectures

0

2015.
Soixante ans déjà que je n’ai pas revu ce bâtiment et sa cour. Pourtant les cris de la « récré » résonnent encore dans ma mémoire, accompagnés d’images à peine délavées avec, au fond, ce décor gris coloré de briques rouges et troué de larges fenêtres. Cette école primaire c’était mon école.
Serrés dans nos blouses grises, nous courons, nous rions, nous jouons. À cet instant, le monde se résume à cette cour, immense dans nos regards d’enfants. La récréation est courte mais intense, parenthèse joyeuse entre deux leçons dont plus personne ne se soucie pour le moment. Mains dans le dos, les instituteurs traversent la cour de long en large. Ils bavardent tout en surveillant leurs ouailles du coin de l’œil. Ce matin deux groupes s’affrontent au jeu de barres, l’un s’est installé sous le préau à gauche de l’entrée, l’autre a tracé les limites de son camp en face, au ras d’un grand marronnier. L’un des joueurs court, il doit faire un prisonnier, un joueur du camp adverse qu’il réussira à toucher le premier. À moins d’être fait prisonnier lui-même. S’il est téméraire, il réussira peut-être même à libérer la longue chaîne de ses équipiers déjà capturés. Les rires et les cris d’encouragement fusent. Ils seront remplacés par des accusations de tricherie lorsque le vent de la défaite commencera à souffler...
Sous l’autre préau, celui qui ferme la cour du côté de l’école des filles, billes et osselets dominent. Les joueurs font assaut d’habileté, augmentant la difficulté jusqu’au ratage final. Plus loin, les collectionneurs s’échangent billes de terre, bisquaillins de fer et agates de verre. Plus ces dernières sont colorées et plus elles provoquent de commentaires et de regards envieux.
Lorsque la cloche sonne, tout disparaît dans les poches des blouses, puis chacun se précipite vers la porte qui mène à sa classe. Et le miracle se produit, le bruit fait place au silence aussi vite que les alignements se forment, classe par classe, les petits devant et les plus grands derrière.
La salle fleure bon l’encaustique. Une odeur agréable à peine perturbée par l’odeur aigrelette de l’encre. Nos petits bureaux de bois, alignés comme à la parade, nous accueillent deux par deux. La morale du jour est encore écrite en haut du grand tableau noir ; elle y restera jusqu’au soir. Une poussière blanche macule la goulotte où les craies de couleur voisinent, un peu en vrac, avec les blanches. À côté d’elles, l’effaceur, un tampon de bois recouvert de feutre, et une éponge attendent d’être utiles. C’est le moment de la dictée, celui où les plumes sergent major sont enfilées dans les porte-plume pendant qu’un élève déverse le précieux liquide violet dans les encriers de porcelaine blanche encastrés dans les tables. Michel lève son pupitre et disparaît derrière en faisant semblant de chercher son cahier. En réalité il discute avec son voisin et lui demande de le laisser copier.
- Monsieur Michel va nous expliquer ce qu’il fait d’intéressant, tonne l’instituteur d’une voix ferme. Nous aimerions tous le savoir.
Les visages se sont faits rieurs, nous attendons tous que Michel, rouge de honte, balbutie en disant n’importe quoi. Chacun de nous se retient pourtant de pavoiser et le silence règne. Il est vrai qu’en cas de récidive, un petit coup de règle en fer sur le bout des doigts nous rappellera les bonnes manières. Si ce n’est pas une oreille tirée et vrillée...
La dictée ressemble un peu à une cérémonie. L’instituteur parcourt les deux allées de la classe en lisant lentement, au rythme de ses pas, le texte qui doit nous prendre en faute. Il insiste sur les points, les virgules, les sauts de ligne. Parfois, sans doute pour nous éviter le pire, il prononce même quelques « e muets » que tous ne remarqueront pourtant pas. Il marche et nous écrivons. Un bras tendu le long du cahier, les moins partageurs se cachent de leur voisin, le copieur, celui qui ne réfléchit pas mais cherche l’inspiration sur le cahier d’à côté.
- Monsieur Sauvage ! Vous voulez mes lunettes pour mieux voir sur le cahier de votre voisin ? Intervient parfois l’instituteur qui semble avoir des yeux dans le dos.
À midi c’est la débandade, la plupart rentrent chez eux, à pied, tandis que les autres, les demi-pensionnaires venus des alentours, restent à la cantine. Le grand bâtiment gris et brique, ses deux marronniers géants et son immense cour aux deux préaux restent derrière moi.
De demi-journée en demi-journée, d’année en année, 60 ans se sont écoulés. Une vie, un simple instant, une mémoire qui s’effrite mais ne s’efface pas.
0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Assis sous un cocotier, protégé du soleil par le feuillage d’un mancenillier, Jojo regardait l’horizon. Une ligne à peine perceptible, qu’aucun mât ne venait briser. Pas de hors-bord, aucune...

Du même thème