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L'Emancipation des ombres

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Je me souviens. C’était l’automne. Un de ces automnes bénis où l’été s’attarde, dans le rougeoiement des feuilles. Chaud et enveloppant, comme les vestes laissées au vestiaire. Un cadeau, un acompte, sur les frimas à venir.
Je me souviens de ce jour-là. D’un ciel au bleu éblouissant, libre de la moindre écharpe de gaze. De ces bleus qui rendent heureux, rien qu’à les regarder.
J’ai emmené cette allégresse au bord des étangs. Quête des dernières fleurs. Des ragondins, dents orange de lapin. Rêveurs ou lecteurs sur les bancs. Familles avec enfants, à pointer du doigt les canards.
Air chargé d’ondes positives, insectes à voleter dans la lumière, rien que du bonheur ! Aucun signe annonciateur d’une catastrophe imminente : vibrations suspectes ; affolement des bestioles ou pépiements exacerbés d’oiseaux.
Ne me revient, d’abord, que le reflet des arbres sur le vert de l’onde ; la légèreté des particules végétales, flottant à sa surface ; cet exaltant sentiment d’éternité, figé dans un monde immuable.
Le temps s’égrenait. Proche fin d’après-midi, soleil qui poursuivait sa course, les ombres maigrissaient. S’étiraient, grandissaient, comme prises de frénésie. Toujours rien ! Se gravait ensuite, en ma mémoire, ce aïe ! percutant. Cette incongrue protestation enfantine. Main droite d’un môme, qui frottait sa joue rougie.
- Maman, mon ombre, elle m’a balancé une claque !
- Et une vraie, ça te dit ? Pour t’apprendre à raconter de telles âneries.
- Arrête ! C’est pas juste ! Regarde ! Tous les gens sont en train de s’en prendre une. Fais gaffe à toi !
Envol massif des canards apeurés, s’incrustait en dernier et à jamais, au plus profond de mes rétines, la scène la plus inconcevable. La plus surréaliste. La plus ubuesque. Même pour une imagination totalement délirante.
Ahurissement unanime, chaque ombre humaine, sans violence mais déterminée, achevait de rompre le cordon ombilical d’avec son double. S’essayait à la marche autonome. Baffait d’une façon jouissive. Quittait le sol, pour s’élever dans les airs. Se regroupait, à l’instar d’une proche migration. Atmosphère assombrie, sans menace d’orage, par cette débauche de moulinets de bras novices affinant leur technique de vol. S’éloignait enfin, pour s’évanouir à l’horizon. Distribution générale de baffes effectuées !
Aucune victime pour avoir songé à immortaliser la scène sur son téléphone portable. Mesure du traumatisme subi, dans un univers interconnecté à YouTube. Plus tard, certains affirmeront les avoir entendues ricaner.
Un silence de catastrophe tombait sur l’étang, saine réaction qui faisait lentement son chemin. Les premières voix s’élevaient. Enflaient. S’indignaient. S’emballaient. Dénonçaient une imposture. Un vaste canular. Une hystérie collective d’origine inconnue, probablement médicamenteuse. Que chacun regagne son domicile dans le calme. Cette hallucination disparaîtrait, lorsque le produit inhalé cesserait de produire ses effets.
J’ai suivi le mouvement. Repassé le pont, jalouse de l’ombre des arbres. De celles des chiens, des voitures ou des bus. Des bâtiments préfigurant la ville. Toute personne croisée semblablement amputée, se hâtant d’aller cacher sa gêne dans ses foyers. Nature, animaux et objets épargnés, j’ai eu l’inconfortable impression que nous subissions un châtiment. Style les sept plaies d’Egypte. Qu’ils se trompaient, tous. Que cela commençait seulement.
Enfin dans mon salon ! La télécommande, pour bouée de sauvetage. Pour, dans l’idéal, un début d’explication.
Tout programme interrompu et chaîne confondue, tournait en boucle, photos à l’appui, une info qui, ce matin encore, aurait été taxée de « fake news » de très mauvais goût. Susceptible de provoquer suicides ou crises cardiaques chez les plus fragiles.
Fuseau horaire par fuseau horaire, souvent en fin de journée et dans chaque partie du globe, sans distinction, un identique et incompréhensible phénomène avait été observé. La séparation, par leurs ombres, d’avec les humains, qu’elles escortaient depuis Adam et Eve ! Leur envol, suivi de leur disparition dans l’espace. Suite à une séance collective de gifles aux Terriens.
Les gouvernements niaient toute implication. Tout complot, d’ordre politique ou financier. Une cellule de crise, composée de savants et dirigeants triés sur le volet, siégeait actuellement dans un lieu tenu secret. Le challenge était de taille. Résoudre la plus grande énigme de tous les temps !
Les religieux battaient le rappel. Dans la poussière ou sur la pierre, fléchir les genoux. Prosterner son front. Unis dans une prière universelle. Peine perdue ! Seules ou en bande, on ne comptait plus les méfaits des ombres. Pour exemple : incursions furtives dans les maisons : sel à la place du sucre, gamelles d’animaux de compagnie retournées, contenu des frigos passé à la poubelle, ampoules dévissées. Dégradation de biens publics ou atteinte aux personnes : vol de couvre-chefs sur les têtes, croche-pied, coups de pied au cul, barbes et cheveux tirés, sacs à main lancés dans les flaques.
Il fallait pourtant continuer à travailler. A sortir, pour prendre l’air et se nourrir. S’interrogeant si la lune ne finirait pas par s’en aller, elle aussi. La Terre par virer carrée. Le soleil par piquer feu, cramant tous ces imbéciles, incapables de revenir à l’ancien ordre des choses. Pernicieuse comme les fièvres, la sinistrose s’installait. La folie guettait.
Trois semaines que la situation durait. Les maires étaient invités à remotiver leurs troupes. Fût-ce avec une orgie magistrale ! Nous concernant, ce vendredi, une prescription davantage morale et adaptée à tous. Une séance de cinéma sous les étoiles, tant qu’elles étaient là ! Pique-nique offert. Couvertures à dispo pour faire l’autruche, en cas de danger.
Film comique, les rires s’épanouissaient. De gorge, légers ou tonitruants. Rires étranglés ! Spectateurs cloués sur leur siège, cœur en accéléré. Court-circuit, panne de jus ? À la place de l’image, coupée net, apparaissait un message vert fluo. Grosses majuscules pour bigleux ! Ombres qui dansaient la sarabande sur la toile.
NOUS SOMMES AVEC VOUS DEPUIS TOUJOURS. FIDÈLES. JUGÉES QUANTITE NEGLIGEABLE. NOUS CONNAISSONS VOS PENSEES. VOS ACTES. ILS TROUBLENT NOTRE SÉRÉNITÉ. DEVENEZ MEILLEURS. NOUS REPRENDRONS NOTRE PLACE. PERSISTEZ, VOTRE CALVAIRE CONTINUERA. INUTILE DE LUTTER. NOUS SOMMES TOUTES PUISSANTES. LES OMBRES.
Rase-motte au-dessus des têtes, les trouble-fête s’évaporaient. Insaisissables. Eternuant. À se séparer de nous, elles attrapaient nos microbes !
Le film reprenait, plus personne pour s’en distraire. Un cri triomphant jaillissait de la foule médusée.- J’en ai capturé une. Enfermée dans ma bouteille. Quelques secondes, téléphones portables en délire, la nouvelle se répandait comme une traînée de poudre. Depuis l’Inuit, sur sa banquise rétrécie, jusqu’au Touareg, devant son trou d’eau asséché. Bouchons hermétiquement fermés, les ombres demeuraient prisonnières du verre !
Les capturer toutes équivalait à mettre l’humanité en bouteille. Il en resterait toujours assez pour nous mener la vie dure. Pour ma part, j’avais fait coup double. Deux gentilles, qui cohabitaient pacifiquement. Me souriaient. A qui je lisais des histoires.
Il a bien fallu deux ans pour recréer un univers d’harmonie, vivable pour tous. Mais on y est arrivé. Rassemblement mondial monstre pour la libération, bouteilles à la main. Promesse solennelle des ombres de rejouer les sœurs siamoises, ouverture des bouchons. Drapeaux, chants et hymnes nationaux. Ultime message dans les nues.
SOUVENEZ-VOUS. NOUS SAVONS VOS PENSÉES. RETOMBEZ DANS VOS TRAVERS. NOUS RECIDIVERONS. LES OMBRES.
Les miennes ont refusé de quitter leur bouteille. De me quitter. D’être séparées. Elles s’étaient aimées. Ventre de la plus petite qui s’arrondissait. Elles voulaient attendre ensemble l’heureux événement. Cette première naissance d’ombre, issue de deux ombres ! Peu importait ce qu’il adviendrait. Le bonheur régnait entre nos murs.

PRIX

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Maïra Richards · il y a
Sacrées ombres rebelles!! On aurait du les recoudre comme celle de Peter Pan. Mon vote pour cette belle histoire... En retard...
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Tez · il y a
Vraiment original !
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Utilisateur désactivé · il y a
Très belle production ! Bien narrée ! Un style très original ! J'adore et je m'abonne pour la suite ! Bravo !
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Etoile* · il y a
Super plein d'émotion, cela fait rire et réfléchir en même temps... Une gageure ! Bravo et continuez à nous faire vibrer
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Melinda Schilge · il y a
Une naissance d'ombre après le déchaînement. Bien écrit, enlevé, imaginatif, bravo.
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Musicamots · il y a
C'est vraiment dommage que le grand moment de l'évasion n'ait pas été photographier en effet...J'imagine tout ce qui aurait pu se dire sur les réseaux... Mais belle idée vraiment.
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Jusyfa · il y a
Bonsoir Coquelicot, peut-être viendrez-vous soutenir à nouveau mon texte en finale ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-nuit-des-ombres
Merci.

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Emsie · il y a
J'arrive trop tard pour voter, pas pour aimer !
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Michel Lombarteix · il y a
Jai voté sans l'ombre d'un doute...
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Nicolas Raviere · il y a
Ton texte fourmille d'idées sympas.
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