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L'église et le cimetière

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Thomas Potier

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La vieille église gisait sur le trottoir, en face du cimetière.

Ces dernières années, son état n’avait cessé de se dégrader. Sa façade décrépite n’attirait plus les touristes. On l’entendait encore chanter le dimanche mais son chœur, des retraités en majorité, s’essoufflait de plus en plus rapidement.

Il y a un an, un docteur en architecture l’avait examinée et avait détecté un affaissement de la colonne droite, qui nécessitait une intervention immédiate. Malheureusement, les paroissiens, malgré tous leurs efforts, n’avaient pas réussi à récolter assez d’argent. Sur avis du docteur, les visites avaient été interdites.

Soudain, le prêtre se fraya un chemin parmi les passants, agglutinés sur le trottoir, et tomba à genoux en faisant le signe de croix. « Jésus, Marie, Joseph, » murmura-t-il, puis il fondit en sanglots.

Quelques instants après, un fossoyeur et quatre croque-morts qui portaient une estrade en bois obligèrent la foule à s’écarter. Le fossoyeur monta sur l’estrade tandis que les croque-morts restaient en retrait. Puis, il sortit du fond de sa poche un prospectus de l’office de tourisme et prononça quelques mots :

« Elle a été conçue le 26 avril 1166 par un architecte français, Armand de Montmirail. L’église Sainte-Geneviève a connu de nombreux mariages et donné naissance a des vocations. Sa vie était pleine de chant et de communions. Elle a traversé les époques. Pendant le Moyen-Age, elle a accueilli la veuve et l’orphelin. Pendant l’Occupation, elle a caché des armes et de la nourriture. Elle était belle. Mes amis, ne soyons pas tristes et tournons vers l’avenir. »

Après quoi, le fossoyeur laissa les passants qui voulaient s’exprimer monter sur l’estrade.

« A une période de ma vie, j’ai beaucoup fréquenté l’église. Son silence m’apaisait » déclara l’un d’entre eux.

« Dans un monde où l’égoïsme est roi, elle rassemblait les gens. Peu importe qui vous étiez, sa porte était toujours ouverte », rapporta quelqu’un d’autre.

« Elle avait ses rituels, et ses fidèles. Sans vouloir prêcher pour ma paroisse, je suis fière d’en avoir fait ma partie. » témoigna une troisième.

Lorsque tous ceux qui le souhaitaient se furent exprimés, le fossoyeur remonta sur l’estrade, caressa l’écran de son smartphone et indiqua à voix haute le titre d’un chant sur l’espérance. Il s’écoula quelques minutes, le temps que tout le monde ait les paroles sous les yeux, certains partageant un texte pour deux en raison de forfaits qui n’incluaient pas la 3G.

Puis, le fossoyeur se mit à chanter d’une voix douce, imité par la foule. A chaque refrain, les croque-morts faisaient entendre leurs voix de tête, puissantes et mélodieuses. L'un d'eux, qui avait fait partie d'une chorale dans sa jeunesse, se permit même quelques vibratos.

A la fin du chant, tandis que les passants se dispersaient le cœur plus léger, le fossoyeur descendit de l’estrade et posa une main sur l'épaule du prêtre, toujours agenouillé auprès de l'édifice en ruines. Tandis que ce dernier se retournait, un sourire ému se dessina sur son visage. De l'autre côté de la route, le cimetière de Nasbinals observait un silence d’église.
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Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Un hommage émouvant non dépourvu de poésie (j'aime bien cette église qu'on "entendait encore chanter") et surtout… d'humour. Bravo : j'aime beaucoup !
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